Mémoire des Merlat Mise à jour août 2017

Par

Claude Gour

Toulouse 1982
révisée en 2009, 2010 et 2017

Dans son Histoire du Capcir, (1986), Etienne Badie – si je le comprends bien – semble dire avoir trouvé pour la première fois, le nom de Merlat dans un document daté de 1358 (cf. p. 104). Merlat ou Merlach ? Il ne le précise pas, bien que, par ailleurs, il confirme qu’il s’agit là du même nom et que Merlach en constitue la forme originaire. Cette évolution orthographique était manifestement ignorée dans la famille de maman et je n’en ai jamais entendu parler dans ma jeunesse. Merlach se situe hors de la mémoire des Merlat. Les premiers ancêtres dont j’ai relevé l’existence dans les registres1 paroissiaux – ceux de Creu – ont déjà l’orthographe moderne. Cependant, j’ai souvenir d’y avoir lu une fois le nom de Merlach et de m’être interrogé sur une éventuelle filiation entre les deux patronymes.

Dans les registres de baptêmes de Formiguères Joan Pera Marlach devient après la naissance de Catarina en 1675 Jean Pierre Merlat. Comme tout le reste de la population de Formiguères, les Marlach ont subi la francisation2 qui fit suite au traité des Pyrénées en 1659.

En catalan, merle se dit merla, ce qui pouvait fournir une origine du nom souvent entendu dans la famille. Avec Marlach, c’est un peu différent, parce qu’il n’y a pas d’équivalent en catalan. Une autre piste est germanique avec la ville de Marlach. Il faudrait creuser du côté des invasions Wisigoth.

Hubert

Je déteste la recherche érudite, l’exploration patiente et systématique des dépôts d’archives. Dictée par le scrupule scientifique, elle se révèle bien vite stérilisante, car il est impossible dans le cadre d’un divertissement généalogique, de lui consacrer le temps et les efforts qu’exige un travail sérieux. Pratiquée de façon irrationnelle au hasard des occasions, elle se montre finalement moins fructueuse et surtout significative que l’analyse de légendes familiales qui trouvent, elles, une cohérence dans les mentalités et peut-être les préjugés et les vanités qu’elles trahissent. Et puis, je l’avoue, mon ignorance des techniques de classement archivistique m’oblige à recourir aux conseils que je n’aime guère solliciter, de spécialistes.

L’idéal serait sans doute de confronter les traditions orales recueillies à quelques papiers de famille subsistants. J’ai pu le faire pour les Gour, grâce aux dossiers que j’ai reconstitués à Pomerols. Hélas, pour les Merlat, je ne possède rien de comparable ! La Maison n’a pas joué pour eux, le rôle conservatoire irremplaçable qui lui incombe ; et l’indifférence de mon grand-père à l’égard de ses origines, sa négligence désordonnée, ont achevé de creuser le vide documentaire dans lequel je me débats. La survie des preuves, en effet, dépend davantage d’un facteur objectif : la permanence et la stabilité de la résidence, que de l’attitude des hommes nécessairement aléatoire dans la chaîne des générations.

N’est-ce pas d’ailleurs ce que traduisait sur un plan plus profond l’importance attachée en Capcir, au feu et à son maintien, à la maison plus qu’à la filiation elle-même et au nom ? D’après le code d’honneur social du village, en effet, la maison ne devait pas fermer, le foyer ne pouvait s’éteindre. Exigence parfois cruelle dont fut victime tante Marguerite, la sœur de Grand-père, héritière contrainte, rivée, de la demeure ancestrale ; mais d’une maison déjà en rupture avec la tradition Merlat : « Miquel » en effet, notre surnom familial ou plus exactement, l’indicatif rural de la maisonnée, hommes, lieux et bêtes, à Formiguères ne vient pas des Merlat, mais des Cômes ; de Michel Cômes, mon quadrisaïeul ; ces Cômes trop pauvres, trop immergés dans la masse paysanne pour pouvoir individualiser des archives. Pourquoi cette substitution ? une « légende » familiale nous donnera bientôt avec vraisemblance la clé du mystère.

L’humble saga des Merlat que j’ambitionne d’évoquer s’ordonne presque exclusivement autour de récits fragmentaires, parfois contradictoires, nécessairement déformés, idéalisés que j’ai recueillis de la bouche de maman, de sa sœur, ma tante Tailleur (Marie-Louise Merlat), de Jeanne Soubielle-Chinaud, leur cousine germaine, et, en remontant dans la confusion de mes souvenirs non systématisés de jeunesse et d’adolescence, de Grand-père (peu de choses, en vérité) ou de sa sœur Marguerite Merlat-Chinaud, tante Marguerite3. Sources orales exclusivement, sources fragiles que mon travail s’est donné pour mission de conserver ; sources incertaines, imprécises aussi, il faut l’avouer. Peut-être un jour, la découverte inopinée de documents donnera à mes récits une assurance nouvelle. En attendant, je ne parlerai qu’au conditionnel.

Une tentation repoussée : Merlat de Creu

Faisons d’abord litière d’une prétention nobiliaire, celle des Merlat de Creu. Nous en connaissons l’origine ; elle est extérieure à la tradition familiale.

Au début du siècle, Gilles Merlat, alors pharmacien en exercice à Sidi-Bel-Abbès, reçut une lettre inattendue. Son auteur lui offrait de l’aider à établir sa filiation par rapport à une famille Merlat de Creu et partant, son droit à une particule, voire à un titre de chevalier. Par sentiment républicain ou par indifférence à l’histoire, Grand-père évita le ridicule d’y répondre, mais il eut le grand tort de l’égarer, me privant ainsi d’un document précieux. Son mystérieux correspondant cherchait-il à monnayer des découvertes généalogiques menées dans un but lucratif, en appâtant sa vanité ? Mandaté par un groupement politique – nous sommes aux beaux jours de l’Action Française – voulait-il seulement gagner par ce canal à la cause monarchique un notable local disposant d’un crédit non négligeable ? Gilles, contrairement à ce qui fut son engagement politique naturel de gauche modérée, avait-il manifesté une amorce de sympathie pour les thèses maurassiennes comme le suggère un document anonyme retrouvé récemment par hasard entre les pages d’un dictionnaire – le Larousse du xixe siècle qui lui appartenait – qui dénonce – mais à qui ? – « une pharmacie qui embaume le lys » ? J’en doute ; et de toute façon la question n’offre plus guère d’intérêt aujourd’hui.

Restent seulement les faits, les bases objectives de la proposition ! Elle recoupait d’autres éléments : d’après maman, ou maman rapportant tante Marguerite, il existerait près de La Malène, dans le Tarn, à moins que ce ne soit Roquefort de Sault (ou plus vraisemblablement dans leur imagination), la pierre tombale, voire le gisant d’un « chevalier » Merlat. Quel rapprochement confirmatif tentant, naturel, légitime Moins romain ou moins radical-socialiste que Grand-père, j’ai longtemps nourri de ce bric-à-brac moyenâgeux, digne de Walter Scott, les fantasmes épiques de ma jeunesse

À dix huit ans, j’ai repris le problème par là où il fallait l’aborder, les documents d’état civil du Capcir, et je crois avoir élucidé le mystère : il y a bien eu des Merlat à Creu, ce hameau de Formiguères (ou de Matemale) établi dans un méandre de l’Aude dont ma mère a vu dans sa jeunesse, s’éteindre les derniers feux, mais où subsistent toujours les ruines immuables4 d’une tour de guet qu’enfant, j’imaginais être celle du château des chevaliers Merlat. Les registres paroissiaux de Formiguères font état, tantôt de « Merlat, de Creu » ou « du lieu-dit de Creu », tantôt de « Merlat de Creu », omettant la virgule qui marque la localisation géographique. Voilà pour le nom !

(Seule question, cependant : pourquoi cette liaison entre le nom et le lieu est-elle réservée aux seuls Merlat sur les registres ?)

En 1676, naissent Joseph Merlat de Creu, fils de Jean-Pierre et de Margarida, et Barthélémy, fils de Jean-Antoine Merlat de Creu et de Maria.

En 1677, meurt à 25 ans, Joseph Merlat de Creu ; en 1691, à 26 ans, Anthoine Merlat de Creu.

En 1750, Pierre Merlat de Creu, 30 ans, « as passad de esta vida en salvat » ; en 1771, c’est le sort de Cosme Merlat de Creu, mais il a atteint, lui, 78 ans. J’ai retenu ce dernier comme base de la généalogie des Merlat que je joins à cet essai ; mais sans aucune certitude !

Finalement, nous avons retrouvé Simon le père de Cosme, l’autre Cosme de la frise est une branche parallèle.
xvie
xviie
xviiie
xixe
xxe
Joan Frances
Joan Gros – Creu
Jean Pierre
Jean Antoine
Joseph
Félix
Pierre – Matemale
Joseph
Simon – Formiguères
Isidore
Philippe
Cosme – Formiguères
Barthelemy
François – Rieutord
Barthelemy – Les Angles
Paul

Mais arrivons au principal, au plus ancien aussi : en 1659, est inhumé dans le cimetière de Formiguères, Joan-Frances Merlat, bayle de Creu. Bayle ! Voilà notre titre de noblesse ! Faible pour le moins ! Le bayle – bailli – en pays catalan, n’a jamais été qu’un tout petit notable communal, un paysan à peine dégrossi, mal dégagé de la masse, sans aucune prétention à la noblesse, ni surtout possibilité d’y prétendre. Il y a un demi-siècle, la vanité sociale n’y regardait pas d’aussi près et les juges lui accordaient facilement l’aval de la chose jugée. Que de noms d’apparence aristocratique ont alors vu le jour ! Il n’aurait dépendu que de Grand-père

Un point, un seul, reste à préciser : le lien entre Joan Frances et Gilles Merlat. La recherche – hâtive, il est vrai – à laquelle je me suis livré pour essayer de l’établir n’a pas abouti. Mais elle m’a permis de constater qu’à une date assez récente, vers 1948, du temps de l’abbé Fondecave, curé de Formiguères qui confiait trop libéralement les archives paroissiales – c’est à dire bien après le passage vraisemblable du correspondant de Grand-père – une vingtaine de pages ont été arrachées au registre essentiel. Ce vandalisme a pu briser une continuité que mon prédécesseur dans la quête généalogique avait peut-être su lire. Joan Frances, mort en 1659 est peut-être le grand-père de Cosme, né vers1693, dont nous descendons sans contestation possible.

À moins que l’auteur inconnu de la recherche n’ait plus audacieusement raisonné sur la base de l’unité patronymique et de sang d’un clan Merlat et fait rejaillir sur tous les héritiers du nom le bénéfice de la pauvre distinction par laquelle l’un des leurs s’était, au xviie siècle hissé un peu au-dessus de ses compatriotes. J’aime assez cette idée qui aboutit à nous solidariser de l’ensemble des Merlat, de Capcir, de Cerdagne et de Conflans et enrichi du même coup en élargissant le groupe ancestral, une histoire familiale un peu grêle. J’accueille ainsi sans discrimination dans ma généalogie latérale les innombrables Merlat dont les registres d’état civil du Capcir me révèlent l’existence passée. Lorsque, au hasard de la lecture d’un vieux guide du voyageur, d’un article d’érudition locale ou même de l’annuaire de téléphone, je rencontre le nom de Merlat, j’intègre de cœur son porteur dans la parentèle maternelle, dans mon cousinage :

Jean-Pierre Merlat, tailleur d’habits, né vers 1782 qui épouse en 1814 Anne Pesqué et d’où sont issus Marie (1818), Isidore (mort à 29 mois en 1820), Jean-Baptiste (1822), Raymond (1825), Rosalie (1827).

Pierre Merlat, chasseur à la sixième légion du département des Pyrénées-Orientales, mort à Toulouse à 28 ans, en 1820.

En 1832, meurt à Formiguères, Marc Merlat de la Rosa, âgé de 86 ans, époux de Catherine Maymil. Une autre piste aristocratique ? Pas d’avantage que pour la branche de Creu ! Le nom ne traduit que la filiation : Marc est le fils aîné de Rose Soubielle, épouse de Simon Merlat, et je m’enchante d’une dénomination qui prolonge presque à un siècle de distance le souvenir d’une affection maternelle.

Pierre Merlat, conscrit appelé à l’armée de réserve ne s’est pas présenté à l’appel à la mairie le 20 frimaire An XI, « bien que présent dans la commune ».

Pierre Merlat encore, maire de Formiguères de 1823 à 1825, engage à cette occasion sur ses deniers personnels des dépenses d’intérêt communal : 1200 francs que le conseil municipal décide de lui rembourser en 18265.

Tous m’appartiennent : les Merlat « Grabat » (le tailleur), les Merlat « Simonet » (l’aubergiste), les Merlat « Moulinet » (d’où le « Parisien » au surnom évocateur, la Philomène, la crieuse publique à la voix éraillée de ma jeunesse). Même si l’image qu’ils ont laissée n’est pas toujours très flatteuse. Je ne récuse personne !

À la frontière de l’anonymat : Pierre Merlat et Marie Trille

Avec Pierre Merlat, époux de Marie Trilles, de Matemale nous entrons dans le champ de la rigueur généalogique et des filiations incontestées. Les registres ne m’ont pas livré avec certitude les dates de leurs naissances ni celle de leur mariage, mais leurs noms sont précisés et répétés dans les actes concernant leurs enfants. Je crois, de plus, avoir découvert les mentions de leurs décès :

Pierre Merlat, le 14 mars 1813, à l’âge de 60 ans (Formiguères- acte n° 15)

Marie Trilles, le 24 avril 1838, à 8 heures du matin, à Formiguères, dans la maison de son fils aîné, Pierre (49 ans). Elle était elle-même âgée d’environ 78 ans, native de Matemale et « fille de père et de mère qui sont décédés et dont on ignore les noms ». La mémoire généalogique était brève à l’époque !

Aucun document ne me permet d’animer ce maillon de la chaîne ancestrale. Retrouver un éventuel contrat de mariage, un partage d’hérédité ne devrait pas être impossible, un jour À moins que ces actes, probablement passés à Formiguères, n’aient connu le sort que la tradition familiale attribue malignement à l’ensemble des archives notariales de Formiguères : la destruction volontaire par le feu (cf. infra).

Cette tradition n’a pas gardé le souvenir du couple Merlat-Trilles. Tout au plus, Jeanne Soubielle m’a dit, il y a quelques années, se rappeler très vaguement que le champ de Creu où jeunes, nous allions chercher des carriolettes aurait été apporté aux Merlat par une ancêtre de Matemale. Mais elle ne se montrait ni très précise ni très affirmative et ma question dans sa formulation, lui a peut-être inconsciemment dicté sa réponse.

J’oubliais un détail : la qualification socioprofessionnelle de Pierre mentionnée à l’État civil ; peu originale, on pouvait s’en douter : cultivateur.

L’ascendance de Pierre comme de Marie m’échappe pour l’instant. Côté Trilles, il faudrait enquêter à Matemale ou aux archives départementales des Pyrénées-Orientales. Je ne l’ai pas fait ! Côté Merlat, je tâtonne. Le prénom de Pierre est très répandu en Capcir au début du xixe siècle dans le clan patronymique. Trois d’entre eux peuvent répondre à mon attente : un fils de Joseph (ou Isidore) Merlat et Anne Llapasset, né en 1748, et un autre issu du même couple, en 1 ; le fils de Joseph Merlat et d’Élisabeth Soubielle, né en 1 ; le fils de Cosme Merlat et de Marguerite Verges, né en 1754. Mes hypothèses reposent sur l’exactitude de l’identification de l’acte de décès de Pierre Merlat-Trilles, mort en 1813, « à 60 ans environ ».

  • Joseph (Isidore) Merlat + Anne Llapasset d’où :
    1- Pierre (1748)
    2- Pierre (1755)
    3- Cosme ( ?)

  • Joseph Merlat né vers 1723, fils de Félix Merlat, + Élisabeth Soubielle d’où :
    1- Pierre (1755)
    2- Simon (1757)
    3- François (1759)
    4- Jean (1762)

  • Cosme Merlat + (en deuxièmes noces. Acte n° MO 92 829) Marguerite Verges, fille de Jean et de Marguerite d’où :
    1- Pierre (1754)
    2- Jean-Baptiste (1758)
    3- Simon (1763).

Ma préférence va au deuxième cas de figure. On y retrouve en effet, beaucoup de prénoms familiaux postérieurs qui, selon la tradition, s’héritaient de grand-père à petit-fils ou d’oncle à neveu : Jean, François, Joseph, deuxième prénom de mon grand-père. Simonet, le surnom du fils aîné de Pierre Merlat-Trilles, rappelle très probablement le prénom du parrain, un Simon, oncle selon beaucoup de vraisemblance. Voilà des indices, non des certitudes.

Merveilles de l’informatique : Frédéric vient de découvrir un site où un certain Eric Nouvel, originaire du Capcir a publié sa propre généalogie dans laquelle figure Cosme Merlat. J’ai pris contact avec celui-ci et j’en ai obtenu plusieurs éléments nouveaux :

  • Tout d’abord, la détermination de l’ascendance exacte de Pierre Merlat. Celui-ci est le fils de Cosme Merlat et de Marguerite Verges. Adieu donc, Joseph ! Mais confirmation pour Côme.

  • Pierre a épousé Marie Trilles en deuxième noces, le 1er Juillet 1788, à Formiguères. Il était veuf de Margot Berges ( ? Verges) qu’il avait épousée, toujours à Formiguères, le 17 octobre 1780.

  • Quant à Marie Trilles, Monsieur Nouvel en sait plus (comment ?) que les rédacteurs peu curieux de son acte de décès : elle était la fille de Pierre Trilles et de Marie Anne Courriu.

  • Après la mort d’Anne Courriu, Pierre Trilles se remaria – toujours à Matemale – le 26 novembre 1776, avec Marie Tichadou, de Puyvalador, elle-même veuve de Jean Bernolle.

Ce complément de généalogie met en relief les veuvages précoces et la fréquence des remariages qui en découlaient naturellement.

Jean Merlat, le notaire volage

Du mariage de Pierre avec Marie Trilles naquirent au moins cinq enfants : un fils, Jean-Antoine, mort à 26 ans le 21 novembre 1 ; François qui rentra dans les ordres, une fille, Marie qui épousa en 1813, quelques mois seulement après la mort de son père, un Pierre Pesqué dont je ne sais rien si ce n’est qu’il n’appartient pas à l’ascendance directe des Pesqué-Sendrail ; et puis surtout deux garçons, Pierre, né vers 1788 et Jean vers 1792. L’un et l’autre firent souche et les démêlées feutrées des deux branches, étroitement imbriquées par ailleurs, vont alimenter la chronique familiale. Mais nous n’en sommes pas encore là.

Le 5 février (ou janvier) 1811, Pierre l’aînée épouse à Formiguères, Marie-Anne Verges, fille de Dominique Verges et de Bonaventure Girbes, de Fontrabiouse sur laquelle je reviendrai. Notre homme semble avoir abandonné la terre et ses servitudes, du moins en partie, puisqu’il se pare à l’État civil de la qualité « d’obergiste » (sic). La noce fut célébrée en présence de l’establishment du Capcir et notamment de maître Bonaventure Maria, notaire à Formiguères.

Une décennie plus tard, en 1824, le 20 octobre, Jean alors âgé de 32 ans convole à son tour à Fontrabiouse avec la sœur de sa belle-sœur, Marguerite Verges, âgée elle de 24 ans. Le mariage civil précédant la bénédiction nuptiale peut surprendre par son heure matinale : 7 heures au soleil. Maître Maria n’est plus de la noce. Il a passé la main. Depuis 1821, le nouveau titulaire de l’étude n’est autre que le marié, Jean Merlat, mon trisaïeul. Quelle portée revêt cette apparente promotion sociale du fils du « cultivateur » ? Comment s’évalue-t-elle par rapport à celle de l’aubergiste, le fils aîné ? Peut-on déjà entrevoir là, le germe d’une rivalité, d’une jalousie entre les deux familles ? Possible mais non certain ! Je ne crois pas, en effet, qu’il faille attacher à ce titre de notaire toute la signification qu’il peut comporter ailleurs. Nous sommes en Capcir, au début du xixe siècle ; l`isolement culturel6 et économique qui ne prendra réellement fin qu’après la deuxième guerre mondiale, y limite les différenciations sociales. Relativement celles-ci existent certes. Comme partout, il y a les riches ; il y a les pauvres. Il y a aussi des oppositions politiques ou religieuses. Mais je n’imagine pas que tout cela aboutisse à déterminer des classes. Ce monde paysan est profondément homogène et uni dans la pauvreté. Les maigres différences qui peuvent caractériser plus que séparer les familles ne suffisent pas à creuser entre elles des fossés infranchissables ou même perçus comme profonds. Tout au plus, le métier de notaire impliquait une certaine supériorité culturelle : savoir lire et écrire au minimum.

Comment les enfants Merlat ont-ils acquis cette formation de base ? Grâce à une relative aisance dont auraient joui leurs parents ? Faut-il donc situer ces derniers au sommet des fluides hiérarchies du village ? C’est une explication soutenable. Elle était retenue et amplifiée par tante Marguerite qui célébrait la richesse perdue des Merlat. Mais sur quelles preuves ? Ne sacrifiait-elle pas au mythe classique de l’âge d’or ancestral que connaissent bien les généalogistes ?

Quoiqu’il en soit, tendis que Pierre Merlat-Simonet établissait solidement une tradition professionnelle familiale dont j’ai vu la fin avec la fermeture, vers les années 50, de l’Hôtel Merlat, son cadet – le puîné en réalité – s’engageait dans une vie où le non-conformisme politique rejoignait peut-être la licence morale.

Jean Merlat, en effet, aurait été républicain convaincu. Lors de la Révolution de 1848, il aurait dévalé la rue conduisant de son étude à la place du village en criant l’avènement de la République et, émule de Lamartine, il l’aurait proclamée lui-même des fenêtres de la mairie. J’ai longtemps vu dans cette anecdote une projection par les Chinaud, de leurs idées de gauche, sur le passé ancestral. La consultation rapide des registres des délibérations du Conseil municipal de l’époque à laquelle je viens de me livrer (Pâques 1982) m’oblige à reconsidérer ma critique dubitative. Rien de décisif ou de spectaculaire en vérité. Cependant Jean Merlat s’y révèle avoir été maire éphémère du village quelques mois, de septembre à décembre 1848, date à laquelle il est remplacé par Valentin Olive (mais il reste au conseil municipal jusque vers 1860). Ne peut-on pas voir dans ce mandat anormalement bref une confirmation de la légende ? À la faveur de la révolution et du changement de régime, Jean le républicain s’impose en quelque sorte comme maire. Mais il doit céder rapidement la place lorsque la fête s’achève

Il récidiva peut-être, lors du coup d’état de Louis Napoléon Bonaparte en 1852. D’après Jeannette Chinaud, en effet, à ce moment, un ancêtre Merlat – Jean ?- et un Cômes aussi, auraient été déportés à l’ile de Ré, pour des raisons politiques. La légende familiale ajoute que leur arrestation ne se fit pas sans mal. Les femmes du clan se seraient ruées sur les gendarmes venus prendre leurs hommes et, s’étant déchaussées, les auraient pourchassés à coups de sabots jusque sur la place du village où force resta à la loi7.

Mis à part son « héroïsme » politique, Jean le notaire dont la signature constitue le seul témoignage direct que je possède n’a pas laissé une image très favorable dans la mémoire Merlat. L’ombre ? L’affaire Gibrat, bien entendu ! Avant d’en arriver au problème, essayons d’entrevoir ce qu’a pu être la vie du couple Merlat-Verges en cette première moitié du xixe siècle en Capcir. Une vie rude ? Certes, mais moins peut-être que celle qu’allait connaître leur fils François et leur petite-fille Marguerite. Le notaire avait assez d’ouvrage dans sa mission d’officier ministériel, proche dans le contexte local du rôle d’écrivain public, pour échapper aux servitudes de la terre. Et sa femme, nous le verrons, ne négligeait pas les sources annexes d’enrichissement. Bref, toutes les conditions de la promotion sociale, de l’embourgeoisement définitif à la génération suivante se trouvaient réunies. À travers leur exemple, le Capcir, malgré son isolement et sa pauvreté, entrait dans les normes communes de l’histoire sociale française du siècle passé.

Hélas ! L’inconstance affective de Jean à l`égard des siens allait contrarier la marche naturelle des choses. Des enfants, des successeurs, il y en eut pourtant. Certains morts en bas âge, telle cette Marie née en 1835 et décédée en 1837. Un fils aîné, Pierre Bonaventure naquit en 1825. Il fit, d’après Jeannette Soubielle, « des études afin de succéder à son père ». Le cadet, François Jean, mon arrière-grand-père, vit le jour en 1834. Enfin une fille dont le prénom m’échappe. Celle-ci se maria en Cerdagne, à Osséja, avec un certain Chèze « qui la rendit très malheureuse » (Jeanne Soubielle) D`après Jeanne S., toujours, elle serait morte toute jeune, laissant un fils unique installé par la suite à Bayonne ou Hendaye, où nous perdons sa trace. D’après tante Marguerite, François Merlat n’aurait jamais pardonné à son beau-frère les tourments infligés à sa sœur. Mais elle ajoutait ici encore une histoire de riche héritage refusé – des terres en Cerdagne – pour ne pas fonder une aisance sur le malheur d’une sœur. Fantasme manifeste puisqu’il y avait, nous l’avons dit, un héritier, un fils, un neveu de François, qui primait l’oncle dans la succession ; d’autant plus que les biens venaient des Chèze.

Dans les années 90, ma mère et ma tante ont reçu la lettre d’un généalogiste les informant que le dernier des Chèze était mort dans une maison de retraite à Bayonne sans laisser de descendant direct et qu’elles se trouvaient – avec les Chinaud et des inconnus du côté Chéze – ses héritières. Un très modeste héritage, en vérité

L’entente conjugale ne semble pas avoir régné de façon plus exemplaire entre Jean et Marguerite. Le mari trompait impudemment sa femme et ses aventures amoureuses le conduisirent – l’auraient conduit – à sacrifier égoïstement ses deux fils.

François, tout d’abord, victime d’un sordide détournement des deniers maternels. Marguerite Merlat-Verges, en effet, appartenait à la catégorie des femmes d’affaires, ou du moins des femmes de tête. Elle faisait tricoter par les vieilles du pays des bas en laine pour le compte d’une firme de Lyon. Ce détail, rapporté par Jeanne Soubielle, trouve confirmation dans le « Guide de Cerdagne » de Brousse qui nous apprend qu’il y avait là une pratique très répandue en Cerdagne et en Capcir à la fin du xixe siècle. Les profits que Marguerite tirait de son rôle d’intermédiaire – de véritable compradore – devaient pallier les risques d’une éventuelle malchance de Pierre ou de François dans le tirage au sort pour la conscription. L’argent économisé permettrait le payement d’un remplaçant. Mais Jean connaissait l’existence du magot. Il n’eut de cesse que sa femme le lui confie pour un placement lucratif ou un achat de terre. Lorsque François eut tiré un mauvais numéro, on découvrit que l’argent était passé entre les mains d’une maîtresse « la Gibrat », précisait tante Marguerite. François fut donc contraint de partir et sa mère en mourut de chagrin. Mais il y a plus grave, du moins dans la perspective abstraite de l’historien généalogiste

La ténébreuse affaire Gibrat

Plus tragique en effet, fut le destin de Pierre Bonaventure. En fils aîné, il s’apprêtait à recueillir la succession de son père dans la charge de notaire. Le malheur vint du mariage. Indirectement. Vers 1850, accentuant la tradition d’exogamie des Merlat, Pierre épousa une fille qui, bien que née à Formiguères n’était pas originaire du Capcir : Joséphine Gibrat. Le père de la mariée, douanier ou gendarme, je crois, avait connu une modeste carrière qui le stabilisa en fin de course en Capcir.

Joséphine avait une sœur, Marie-Grâce, que le mariage intégra bientôt, elle aussi, au clan Merlat. Cette dernière, en effet, épousa un autre Pierre Merlat (Simonet), le fils de l’aubergiste, doublement cousin du nôtre et doublement neveu du notaire.

C’est par Marie-Grâce que le scandale arriva. Elle devint la maîtresse de son oncle Jean et en obtint par ses services, que l’étude passât à son mari, aveuglé du coup, par la reconnaissance.

Pierre le fils, le beau-frère, le mari de Joséphine, Pierre Bonaventure, pris entre son père et sa Gibrat de femme, choisit avec éclat de tout planter là : père, femme et même enfant (né en 1854), héritage et pays. Il partit abandonnant les siens et ne revint jamais en Capcir. tante Marguerite se rappelait l’avoir vu une seule fois, avec son père François, à la terrasse d’un café à Perpignan. Il mourut, paraît-il, au Havre vers 1880, laissant des dettes importantes, plus de cent mille francs que sa famille paya sur les restes de l’héritage paternel8.

Ces générosités répétées, ce désintéressement systématique, valorisent trop souvent la chronique Merlat vue par tante Marguerite, pour pouvoir entraîner une adhésion sans réserve. Mais mon doute critique ne va pas jusqu’à remettre en cause l’authenticité du rapt de l’étude. Je serai seulement plus prudent sur les moyens déployés.

Le passage de l’étude notariale d’une branche à l’autre relève en effet de la constatation, de l’évidence première, du fait objectif. Il s’officialise en 1864, date à laquelle Jean résilie sa charge. La transmission de l’oncle au neveu en présence, au détriment de fils n’est pas normale. Il faut l’expliquer ; d’autant qu’elle a été ressentie comme une spoliation par les descendants directes de Jean. À supposer même que Pierre, l’aîné, se soit disqualifié par ses frasques (mal datées et hypothétiques), François lui n’avait pas démérité et restait sur les rangs (Mais il se trouvait éloigné par son long service militaire). Or il semble qu’il y ait eu également rupture entre le père et le second fils. Jean n’est pas présent à la cérémonie de signature du contrat de mariage de François, à Quérigut et le silence absolu se fait bientôt sur lui dans la famille.

Mais surtout ma conviction intime dans l’affaire Gibrat, se fonde sur l’extraordinaire aveu public posthume de la « pécheresse » : sur sa tombe, au cimetière de Formiguères, une petite plaque de marbre gravée, « Marie-Grâce Gibrat, notaire, épouse de Pierre Merlat décédée le 13 novembre 1914 à 79 ans ». Mon collègue Jean-Louis Gazzaniga qui participe au programme de recherches sur le Capcir animé par le CNRS, s’est longuement interrogé sur la signification de cette surprenante épitaphe. Il n’était pas loin, m’a-t-il dit, de conclure que la force d’hypothétiques coutumes locales avait, en plein xixe siècle, imposé en Capcir, une dérogation au droit commun qui excluait les femmes de la fonction notariale. En fait, Marie-Grâce a étalé jusque dans la tombe, la fierté de la position sociale qu’elle avait conquise. Elle signait son œuvre pour la postérité !

Les choses cependant ne se sont peut-être pas déroulées de façon aussi manichéenne que le veut le récit vengeur des Chinaud-Merlat.

Grand-père avait gardé de bons rapports avec certains des dix enfants de Pierre Merlat-Gibrat, le notaire prétendu spoliateur : le médecin général, une fille mariée à Réal (à un Verges, je crois) en particulier. La persistance de relations entre les deux branches n’implique-t-elle pas, au minimum, que les apparences avaient été sauvegardées ? il faudrait connaître la version des Gibrat. Qui osera la leur demander9 ?

La descendance Gibrat-Merlat est abondante aujourd’hui encore. Elle a connu des avatars divers, dans lesquels les Chinaud découvrent complaisamment pour une fois, la main de Dieu. Cette providence vengeresse explique.

Mais c’est surtout la fin de l’étude notariale elle-même qui témoigne de la rigueur de cette justice immanente.

À Pierre, en effet, succéda son fils Joseph. Le nouveau notaire prit, toujours d’après le Chinaud, quelques libertés avec les exigences déontologiques de sa fonction. En particulier, il se serait systématiquement abstenu (mais pourquoi ?) de faire enregistrer les actes passés par son ministère. Ce comportement finit par provoquer une enquête de la Chancellerie. Appelé à la rescousse, Achille Merlat, un autre frère, juge de paix à Prades, ne trouva d’autre issue que de suggérer la destruction par le feu des minutes. À la suite de ce peu glorieux épisode, l’étude – qui ne répondait d’ailleurs plus aux besoins économiques et sociaux du pays – fut supprimée.

Tante Marguerite affirmait avoir été témoin oculaire du feu dévastateur et protecteur allumé dans la cour de l’école actuelle, l’ancien presbytère, voisine de l’étude, une maison sans caractère qui subsiste encore aujourd’hui, tant bien que mal rénovée au coin du Chemin de Sainte Catherine – faussement dénommé depuis peu « cami de Francia » – et de la rue centrale qui monte vers le Soula.

Il y a certainement eu, lors de la fermeture de l’étude, des destructions de papiers par le feu, mais ont-elles concerné les minutes ? Il faudrait pour le confirmer l’aide du détenteur actuel du fonds de Formiguères, le notaire de Saillagouse, un certain Ponsaillé à l’époque où j’ai rédigé ces lignes. Il en a hérité au deuxième degré après un passage en transit par l’étude de Mont-Louis, elle-même supprimée après celle de Formiguères. Mais l’individu en question ne s’est guère montré coopératif. Je lui ai écrit en 1980 après avoir vérifié qu’il n’avait pas satisfait à l’obligation légale de dépôt aux archives départementales. Ma lettre est restée sans réponse !

À vrai dire, je pense cependant, que la réplique automatique des Chinaud à toute question sur l’origine d’une propriété familiale, sur l’existence d’éventuels contrats de mariage ou d’actes de partage, « tout a été détruit volontairement par le feu, par la faute de Joseph Merlat » traduit soit une dérobade méfiante, soit une systématisation malveillante un peu sommaire10. Quant à la suppression de l’étude, elle s’insère dans le cadre d’une restructuration des aires notariale qui frappa successivement le Capcir, le Conflent, le ( ?…..la région de Quérigut), et la Cerdagne aux débuts du xxe siècle.

De Jean rejeté par les siens auquel il faut bien revenir, la fin demeure pour moi insaisissable. Il a dû mourir vers les années 1 ; mais les registres de Formiguères – les tables – n’en font nulle mention. Auprès de qui a-t-il trouvé le refuge de ses dernières années ? Peut-être, preuve d’apaisement ultime, la mairie d’un des postes qui virent passer François son fils, répondra un jour à mon enquête.

(200 : la réponse est venue par le canal des Archives départementales des Pyrénées-Orientales : Jean est mort « accidentellement » (?) en 1872, à Saillagouse, chez son frère, François qui y était curé. Il lui faisait, sans doute, une simple visite !

Une autre version, qui ne provient pas de la découverte de documents inconnus recherches d’archives contraires à ma méthode initiale ! Pas d’avantage de confidences familiales ou de confessions. Elle n'est que le produit de ma réflexion critique. A 86 ans…

Vraisemblable, elle appelle cependant pour établir sa vérité, quelques recherches complémentaires : la confirmation de faits avancés sans preuves et surtout la précision de dates. Autant de choses que je suis incapable d’entreprendre aujourd’hui. Et elle met en cause mes sources premières. En effet tout ce que j'ai pu écrire sur le passé des Merlat — affaire Gibrat comprise — repose au fond, directement ou par le relais de transmissions familiales, sur les dires de Marguerite Chinaud-Merlat, la sœur de Gilles, mon grand-père.

D’où la question immédiate : quelle confiance peut-on lui faire ? Une chose est certaine : à la différence de son frère Gilles, de sa sœur Oudet et de ses cousins Simonet, Marguerite, en dépit de son intelligence, s’est révélée impuissante à échapper au conditionnement social négatif qu’elle avait hérité de sa mère, Anna Cômes. Paysanne du Capcir du xixe siècle finissant, elle le demeura toute sa vie. Elle en a souffert d’autant plus qu’elle a vécu parallèlement le saut ascensionnel réalisé sur ce plan par son frère qu’elle admirait autant qu’elle l’enviait. Ce déclassement comparatif l’a conduit à se réfugier dans le fantasme et le rêve, et parfois la manipulation active du présent immédiat comme du souvenir dont j'ai eu, faute d’autres sources, beaucoup de mal à me libérer. Le rêve ? C'est celui récurrent de l’héritage perdu, de la spoliation répétitive. Héritage Chéze, pour ne pas fonder une aisance sur le malheur d’une sœur ; en fait juridiquement insoutenable. Héritage du demi-frère d’Anna Cômes, manifestement plus qu’hypothétique. Héritage enfin du grand-père notaire .....Nous touchons à l’affaire Gibrat ! La manipulation 

Je crains qu’elle ne soit l’origine de la rupture avec les Oudet pour laquelle a été utilisée Grand-mère, peu apte à dominer ces situations florentines. Peut-être faut-il ajouter là l’échec d’un soi-disant projet de mariage esquissé entre ma mère et Marceau Oudet dont Marguerite affirmait le tempérament prétendu volage et les calculs d’intérêt. Pire encore, cet esprit de complot a inspiré, toujours peut-être, la tentative insidieuse que dénonçait ma tante Tailleur pour provoquer des tensions entre Gilles et ses filles ; et encore l’accueil complice accordée à la fille adultérine de Gilles ... Seul élément de preuve, ou d’amorce de preuve, cette volonté d’accaparer un frère trop généreux, se trahit dans les efforts déployés pour empêcher la construction de San Gil dans laquelle elle ne pouvait pas ne pas voir un facteur de distanciation entre nos familles. En effet, dans les années 20, la cohabitation de vacances avec les Chinaud devint insupportable, tant pour Prosper que pour Adolphe. La décision fut alors prise d’un commun accord pour se libérer, de construire une villa.

Mais c'est à Marguerite qu’il fut naïvement fait appel pour découvrir le terrain idéal. Et la mandataire en profita pour essayer de faire avorter le projet. Rien de convenable n'était à vendre, affirma-t-elle ! Jusqu’au jour ou mon père, prenant conscience de la manœuvre, découvrit, par lui même, le Camp del Bayle. Rendu prudent, il ne consulta personne et en précipita l’achat sous sa seule responsabilité immédiate. Ainsi prit naissance l’imbroglio juridique qu’il fallut résoudre à la mort de Gilles.

Je n'écris pas ce qui précède pour régler un compte avec tante Marguerite. Il ne s'agit pas, pour moi, de jouer les procureurs ou de formuler un jugement. La dureté de l’existence de Marguerite constitue à elle seule une excuse absolutoire à laquelle nul ne peut rester insensible. Mon seul but est de découvrir et de comprendre la vérité. Quelques dates nous y aideront, peut-être. Jean Merlat, le notaire, notre trisaïeul, abandonne sa charge en 1880. A de moment, il semble avoir autour de 80 ans. C'est bien tard ; presque anormal pour l’époque. Pourquoi a-t- il tant attendu ? Dans l’espoir de pouvoir faire appel à un de ses fils ? Sous la pression de sa nièce par alliance Marie-Grâce Gibrat soucieuse par tous les moyens de réserver la relève du titre à son mari ? Qui travaillait peut-être déjà comme clerc dans l’étude. Mais alors au détriment des fils ? C’est ce qu’a toujours prétendu tante Marguerite. François, tout englué qu’il était dans ses contraintes soldatesques et sa passion du cheval se trouvait depuis longtemps et définitivement hors course. Incompétent en outre. Son éventuelle présentation pour une nomination avait peu de chance d’être retenue par la Chancellerie. Et de plus ce n'était que le cadet. Son éviction, en fait a été la conséquence de son mauvais tirage au sort pour la conscription en 18 et de l’impossibilité où s'était trouvée sa famille de lui payer un remplaçant.

L’argent épargné à cet effet aurait été gaspillé par la maîtresse de Jean, déjà la Gibrat affirmait Marguerite. Restait en piste l’aîné, Pierre-Bonaventure qui avait, lui, fait, lui, les études nécessaires pour prendre la suite. Mais il était fâché avec sa famille. Qu’est ce à dire ? Avec sa femme, Joséphine Gibrat, la sœur de Marie-Grace ? Avec son fils, future pharmacien? Avec son père uniquement ? Pourquoi ? A quelle date remontait la rupture ? Avant la retraite de Jean ? Il se serait alors de ce fait exclu de lui-même de la succession ! Après ? Lorsqu’il se découvrit spolié ?

La réponse à ces questions se trouve peut-être dans les archives notariales de Saillagouse. En l’état actuel de mes recherches, il est imprudent de se montrer affirmatif. Une seule chose est certaine : la haine que se portaient les deux femmes, Marie-Grâce et Marguerite. Peut-être faut-il en attribuer la responsabilité à Marie-Grâce. Mais non en ratifiant tous les griefs formulés par Marguerite. La Gibrat, pour parler comme les Chinaud, avait réalisé son rêve d’ascension sociale : femme de notaire ! Elle en conçut sans doute une fierté génératrice d’une arrogance et d’un comportement méprisant, humiliant pour ses cousins. Mais ce trait, s'il est vrai, relève de la seule psychologie, du seul caractère. Rien de plus. La plaque tombale du caveau de Formiguères qui consacre et amplifie ce triomphe social ne signifie rien d’autre. Et d’ailleurs est-elle l’œuvre de Marie-Grâce, elle-même ou de ses descendants reconnaissants ? Dans les deux cas, on ne peut y lire aucun aveu.

Et si pour être plus simple et ménager tout le monde, ne faut-il pas présenter les choses autrement : Jean Merlat vieillissant a désespérément attendu la relève de son seul fils susceptible de lui succéder. Vainement ! En désespoir de cause, il s'est résigné à accepter les offres de Simonet. Celui-ci a peut-être même payé la charge ? Sur la base des éléments en notre possession, nous ne pouvons rien affirmer. Dommage ! L’affaire Gibrat se réduit, de la sorte à une simple haine entre deux femmes…

Claude Gour, 2016

Ventura, un prénom hérité de Fontrabiouse

Marguerite Verges, de Fontrabiouse, la femme de Jean Merlat, a laissé dans la mémoire familiale une image plus chaleureuse que son mari, mais un volume plus mince. Mis à part son amour maternel et ses entreprises économiques, je n’en perçois pas grand chose. Tout au plus, puis-je affirmer, d’après son acte de mariage, qu’elle ne savait pas écrire. Elle meurt désespérée, dit la légende et de fait relativement jeune, à Formiguères, le 16 janvier 1854.

De son enfance et de sa jeunesse, rien, absolument rien n’a échappé à l’oubli. Elle n’a pratiquement pas connu son père, Dominique, maire de Fontrabiouse sous la Révolution qui y mourut à 45 ans, le 3 Messidor An XIII. Sa veuve, Bonaventure Girbes, prit alors en main le destin de leurs quatre enfants : un fils, Joseph, qui ne m’apparaît que dans la déclaration qu’il fit du décès de Dominique, son père ; les deux futures épouses Merlat, Marie-Anne et Marguerite ; enfin une troisième fille, Ventura, qu’elle maria à Formiguères aussi avec un Valentin Verges que nous retrouverons plus loin.

Bonaventure Girbes-Verges mourut à Fontrabiouse, le 10 avril 1830, à 56 ans.

Une forte personnalité, à n’en pas douter, dont l’emprise se révèle par la transmission généralisée et persistante de son prénom unisexe dans sa descendance. Bonaventure, Ventura, en catalan dont l’originalité relative contraste avec le quasi-anonymat du nom trop répandu de Verges, va passer à ses petits-enfants et à ses arrière-petits-enfants : chez Pierre Simonet, Ventura née en 1812 et Bonaventure en 1 ; Pierre Bonaventure né en 1825, chez Jean ; Bonaventure Merlat, épouse Carboneil, morte en 1 ; Gilles Joseph Bonaventure enfin, mon grand-père qui en prolongea la survie jusqu’en 1948.

Avec quelle joie agressive n’avions nous pas, Lilette (Gillette Tailleur) et moi découvert ce prénom que nous jugions ridicule de notre aïeul ! Notre ironie impertinente d’enfants ignorait alors l’hommage qu’il rendait au dévouement d’une ancêtre qu’un précoce veuvage avait instituée chef de famille et qui avait su faire face à sa mission.

Remonter au-delà, découvrir les parents de Bonaventure Girbes, ceux de Dominique son mari, la trace de leur mariage ne m’a pas été possible à Fontrabiouse où j’ai tenté la recherche. D’après le maire, les registres paroissiaux et même ceux de l’État civil du début du siècle auraient été déposés aux Archives départementales à Perpignan11.

François Merlat, le cavalier de Reichauffen

Moins d’un siècle me sépare de François Merlat, mon arrière-grand-père, le second fils de Jean, le notaire et de Marguerite Verges. Ma mère l’a connu et en conserve le souvenir.

J’en possède la photographie de vieillard aux grands yeux éblouis et étonnés. Sur lui, les détails semblent abonder : son caractère gai, bon vivant ; sa haute taille dont il fut victime puisqu’elle rendit impossible l’achat d’un remplaçant pour l’armée – l`homme devait être aussi grand que le remplacé ; sa passion des chevaux ; un goût certain du panache ; son désintéressement – gonflé par la piété familiale ? Les anecdotes se multiplient, se recoupent, se contredisent aussi

Et pourtant ce que je peux en dire demeure bien limité, bien décevant.

Sur sa jeunesse, une seule histoire amusante et significative qui ne lui est pas exclusive d’ailleurs : côté Merlat, côté Verges, le village comptait aux alentours de 1850, plus de vingt cousins germains sensiblement du même âge. Et cet ensemble familial ne possédait – en commun – que huit paires de chaussures. Un roulement s’était donc établi dans les sorties du dimanche. Tour à tour, les cousins portaient souliers et allaient danser, ou portaient sabots et restaient à la maison.

Si les enfants du notaire ont malgré tout joui par comparaison, d’une relative aisance, ce privilège fut de courte durée. À 20 ans, les catastrophes fondent sur François : il tire un mauvais numéro pour la conscription ; il découvre les trahisons de son père ; il perd sa mère. On peut imaginer qu’il partit désespéré pour l’armée, la Crimée, le siège de Sébastopol.

C’est à ce moment là, semble-t-il, que des amis l’introduisirent dans la Charbonnerie. Cette société secrète, florissante au xixe siècle, proche peut-être de la Franc-maçonnerie, bien que d’origine italienne était très répandue dans les armées impériales. François y trouva un moyen de pallier le manque d’appuis, l’isolement et la détresse dans laquelle il se débattait. Libérale et même républicaine, la Charbonnerie répondait peut-être en outre à l’idéal politique qu’il tenait de son éducation. Il resta fidèle, sa vie durant, à un engagement qui n’avait pas, à l’époque, revêtu la coloration systématiquement anticléricale qui marqua par la suite les sociétés secrètes.

François fit sept ans de service militaire. Libéré, il revint au village pour constater les derniers abandons de son père et consommer la rupture.

En 1863, il se marie avec Anna, la fille des voisins du dessus, les Cômes. Le soin de rédiger son contrat de mariage fut confié à maître Magdalou, notaire à Quérigut. Le marié apporte six mille francs en valeurs mobilières et en mobilier qu’il tient de la succession12 de sa mère. En regard, Gilles Cômes, le futur beau-père donne à sa fille, à titre de préciput et hors part : un champ de 54 ares au quartier del Garrabet ( ?), la moitié d’un autre champ au quartier del Mourral ( ?), 36 ares pris sur le champ de la Matte, le prat del Roc et le près de Réal, les seuls que j’identifie pour m’y être amusé petit. Le tout est évalué à deux mille francs pour l’enregistrement. C’est peu, et il fallait vivre ; d’autant plus que les enfants arrivèrent vite.

Sans aide paternelle, sans terres suffisantes, une seule voie s’offrait à François : le départ. Oui, mais où ? et pourquoi faire ? La Charbonnerie joua alors son rôle et déclencha ses solidarités. François avait un passé de soldat, des états de service honorables. Pourquoi ne pas retourner à la vie militaire ou mieux, entrer dans la gendarmerie ? Il s’engagea dans ce corps ! Je ne connais ni la durée exacte du passage qu’il y fit, ni toutes les affectations qu’il reçut. Trois brigades, trois postes, à ma connaissance le virent passer : Perpignan où naquit mon grand-père ; Caudiés où son chemin croisa celui du prêtre qui devait un jour célébrer ses obsèques houleuses ; Saillagouse enfin où sa carrière publique connut une fin brutale.

En voici la raison : François avait, je l’ai dit, la passion des chevaux. Il s’étonnait de voir, qu’en dépit de ses soins attentifs, les montures de sa brigade dépérissaient. Flairant une anomalie, il se dissimula un soir en observation après avoir donné aux bêtes leur ration d’avoine journalière. Et, oh surprise, il vit arriver son chef, muni d’un sac, qui entreprit de prélever dans les mangeoires une part de la nourriture. Le pauvre officier – sous-officier – volait le grain pour le revendre à l’extérieur ! François ne se contint pas. Il bondit sur l’homme décontenancé d’être ainsi surpris et lui administra une solide correction ; puis persuadé à juste titre qu’un militaire n’a jamais gain de cause contre son supérieur, il offrit dès le lendemain sa démission.

L’histoire est rapportée avec des variantes par maman – c’est la version que je viens de donner – et par Jeanne Soubielle. Pour celle-ci, François fut cassé du tout petit grade qu’il détenait à l’issue de cet incident, mais il dut achever son contrat13.

Revenu à Formiguères, le couple Merlat acheta alors en viager à Jean Cômes, demi-frère d’Anna, quelques arpents de terre supplémentaires pour arrondir son bien et essayer d’en tirer sa subsistance. Il fallait bien élever quatre enfants, un cinquième étant mort en bas âge. Ce fut dur, très dur ! Mesure-t-on les sacrifices qu’exigea pour ce ménage de paysans pauvres l’éducation de Gilles qui, après des études secondaires à Saint-Louis de Gonzague à Perpignan, sous la houlette d’un parent prêtre, (en fait, un grand-oncle, François frère de Jean, le notaire) entreprit des études de pharmacie à Toulouse ; de Marie qui entra à l’Ecole normale d’instituteur et échappa définitivement au village en épousant un collègue, Jules Oudet qui finit directeur d’école primaire, – et fâché avec mes grands-parents.

Un deuxième fils, Pierre, était appelé à maintenir la maison Merlat au village. Sacrifié ? Le destin ne lui permit pas d’en prendre conscience. À 18 ou 20 ans, à la sortie d’un bal, une rixe l’opposa à un Pesqué, je crois. Une pierre fut lancée qui l’atteignit en plein front, provoquant une fracture du crâne. Il en mourut après une longue agonie. Pierre disparu, ce fut Marguerite, la dernière qui prit la relève pour le maintien de la tradition. Et elle, eut bien le sentiment légitime d’avoir été sacrifiée.

Une autre fille, enfin, serait morte en bas âge à Caudies. J’ai toujours entendu dire qu’une confusion fut commise lors de la déclaration de décès à l’État civil : c’est Marguerite, de deux ans plus jeune qui fut enregistrée décédée. S’agissant d’une fille, mes arrière-grands-parents estimèrent l’erreur sans conséquences et ne firent pas procéder à une rectification. tante Marguerite conserva donc sa vie durant, l’état civil de sa sœur disparue.

En 1870, les sentiments patriotiques et libéraux de François s’exaltèrent et le militaire qui sommeillait en lui se réveilla. Il s’engagea ( ?) dans l’Armée des volontaires de la Loire et participa, dit la tradition familiale, à la charge meurtrière de Reichauffen.

Dans cette affaire, il n’aurait dû son salut qu’à son talent de cavalier et à une lourde houppelande qui l’enveloppait. Jeannette m’a dit avoir vu dans sa jeunesse le vêtement protecteur, criblé de balle, tailladé de coups de sabre. Il fut jeté par tante Marguerite qui ne s’encombrait pas de souvenirs inutiles.

Maman affirmait – Jeanne le conteste – que de cet épisode nous vient la comptine qui m’enchantait, jeune et que j’ai transmise à mes enfants en les faisant sauter sur les genoux :

C’était un soir,
La bataille de Reichauffen,
Il fallait voir
Les cuirassiers charger.
Cuirassiers !
En avant !
Chargez !
Au galop ! Au galop !

La fin de la vie de François fut éclairée par la réussite financière et sociale de son fils Gilles. Il vint même lui rendre visite en Algérie, au début du siècle et lui amena en cadeau à cette occasion, deux des plus beaux purs sangs de son élevage campagnard, Bobine et Salvetat qui s’étiolèrent, faute d’être montées à Sidi-Bel-Abbès.

Mais c’est Marguerite encore qui supporta le poids de son extrême vieillesse à Formiguères. L’asthme rendit pénible ses dernières années. Il en souffrit beaucoup, longuement et ne trouvait d’apaisement à ses crises qu’en bloquant sa poitrine contre le dossier d’un fauteuil paillé conçu spécialement à cet effet que Pierre Soubielle possède encore à Estavar.

Il mourut en 1908. Ses obsèques provoquèrent un incident qui ne doit qu’au temps écoulé sa résonance comique :

François Merlat, le carbonaro, ne témoignait pas d’une piété bien ardente. De plus, pour des raisons personnelles, il n’entretenait pas de très bonnes relations avec le curé du village qu’il avait connu à Caudies. Il mourut sans le secours du prêtre ; mais sa famille lui fit cependant des obsèques religieuses. Lors de la cérémonie, le curé jugea bon de commenter sévèrement ce manquement extériorisé de pratique religieuse dont l’exemple lui paraissait dangereux pour ses ouailles. Il le fit maladroitement, en laissant entendre que « ceux qui mouraient sans se confesser avaient certainement des fautes graves à se reprocher et à cacher ». Par égard pour le mort, tante Marguerite se contint sur le moment. Mais le dimanche suivant, vraisemblablement contre ses habitudes, elle se rendit à la messe et au moment du prône interpella le curé. Celui-ci avait été transféré, à titre disciplinaire du riche village de plaine de Caudies, à la pauvre paroisse de montagne de Formiguères. Elle connaissait la cause peu avouable de cette disgrâce (les femmes !). Elle la lui rappela publiquement en opposant sa conduite de mauvais prêtre, à la dignité irréprochable de son père. Imaginons le scandale De ce jour, le malheureux curé déguerpit dès qu’il apercevait l’ombre d’un Merlat.

Pourtant tous ne brûlaient pas de la même ardeur anticléricale14 à commencer par la propre femme de François, Anna Cômes Miquel.

Acal Miquel

Lorsque Grand-mère Merlat (Hermance Nicolas) débarqua pour la première fois de sa vie à Formiguères, après son mariage en Algérie, elle fut pétrifiée par la pauvreté et la tristesse du pays et de ses habitants ; des femmes en particulier, uniformément vêtues de noir, sans âge apparent, les traits creusés, les cheveux tirée sous un fichu peu gracieux. Je retrouve et comprends son sentiment lorsque je contemple l’image qui nous est restée d’Anna Cômes, mon arrière-grand-mère, la bru du notaire ! Quelle dureté implacable dans le regard que nulle ombre de sourire ne vient détendre ! Quelle sévérité dans ses traits de vieille femme arrivée au terme d’une vie de privations et d’efforts !

« Elle est effrayante ! » s`est exclamée Lilette, à qui je la montrais ; et ma tante qui l’a connue, confirme sa « laideur ».

Le document iconographique se révèle ici plus parlant que n’importe quelle correspondance, n’importe quel écrit ou analyse. À lui seul, il crie, sans dénégation possible, notre enracinement paysan et la pauvreté du terroir d’origine ; de ce Capcir où, du temps d’Anna déjà, les hommes commençaient à comprendre que pour vivre, il fallait fuir.

Anna Cômes, dit la tradition familiale, appartenait à une famille pauvre de Formiguères. Pauvre, mais non misérable. Son contrat de mariage, rappelons-le, nous a appris qu’elle apportait quelques biens au foyer qui se fondait en cette année 1863.

Plus tard, elle hérita de son père la maison ancestrale des Cômes que les Chinaud possèdent toujours, transformée en grange. De plus, c’est à un Cômes, Jean Cômes, son demi-frère que le couple Merlat acheta par la suite en viager les quelques terres complémentaires qui lui permirent de subsister.

Anna était née le 17 février 1842, de Gilles Cômes et Marie-Anne Soubielle. Elle reçut l’éducation des filles du pays : instruction sommaire – elle sait lire et écrire -, rigueur morale et piété qui marquèrent à jamais son caractère.

À tel point qu’elle pouvait paraître dure à son entourage. La tradition Chinaud veut qu’elle n’ait pas éprouvé beaucoup d’affection ou du moins manifesté beaucoup de tendresse pour sa fille, Marguerite. Mais elle adorait Gilles.

Sa sévérité austère contrastait avec la jovialité bienveillante de François, son mari.

Lorsque celui-ci se laissait aller à quelques menues frasques – la fréquentation bien innocente du café, par exemple – elle l’astreignait à rattraper l’argent ainsi gaspillé, en limitant les repas à une tranche de pain frottée de lard. Mais elle l’accompagnait dans ce régime spartiate.

Sous-tendant cette rigueur, une foie janséniste ! au sens propre ! Formiguères, en effet, relevait avant la Révolution du diocèse d’Alet, illustré au xviie siècle par Nicolas Pavillon, évêque janséniste résidant – ce qui était à l’époque exceptionnel – qui avait marqué ses ouailles de l’empreinte doctrinale du terrible évêque d’Ypres. Cette influence s’était prolongée jusqu’au xixe siècle. La pratique religieuse d’Anna s’en trouvait encore imprégnée : elle communiait rarement – une fois l’an ; elle ne sollicitait pas l’absolution immédiatement après la confession, mais revenait la chercher huit jours plus tard, au terme d’une période probatoire de l’authenticité et de l’effectivité de son repentir.

Croyante mais réaliste, Anna n’ignorait pas la puissance sociale de l’Église. Bien que n’ayant certainement pas lu Stendhal, elle poussait son fils Gilles à prendre l’état ecclésiastique : un « métier » bien rémunéré aux yeux de la pauvre paysanne qu’elle était et dont les avantages pouvaient rejaillir sur toute la famille. Sa piété et ses calculs durent souffrir de la désinvolture de son époux en ce domaine.

Elle mourut d’un cancer en août 1910.

Ma mère et ma tante qui étaient alors en vacances en Capcir gardent encore le souvenir de sa fin. Brûlant les étapes du très long voyage pour l’époque, par diligence et chemin de fer, de Sidi-Bel-Abbès à Formiguères à travers l’Espagne, son fils Gilles arriva juste à temps pour recueillir son dernier soupir.

Lorsqu’il fallut l’administrer, les mauvais rapports que les Merlat entretenaient avec le desservant du village posèrent problème. C’est aux bons offices du curé des Angles que l’on recourut. Marguerite alla le quérir elle-même à cheval15.

sur les Cômes

Le père d’Anna, Gilles Cômes Miquel, né le 6 nivôse An XV, s’est marié deux fois et les deux fois avec une Marie Anne Soubielle. Le premier mariage date du 14 juin 1831. J’ai retrouvé l’acte civil et l’acte religieux. Ce dernier nous révèle un lien de cousinage entre les époux. Il fallut une dispense. De cette première union, un fils vit le jour le 15 août 1832, Jean. Mais la mère mourut bientôt, le 19 janvier 1834.

Un peu plus d’un an après, ce qui était une durée de deuil convenable, Gilles reprenait femme ; le 10 septembre 1 ; avec une deuxième Marie Anne Soubielle. Impossible de déterminer s’il existait un lien de parenté entre les deux épouses successives. Anna, mon arrière-grand-mère, est la fille du second lit.

L’état civil m’a appris l’existence de deux autres enfants, Gilles, mort en bas âge (7 décembre 1836-18 octobre 1837) et Marie, née le 26 novembre 1839. J’ignore quel fut le destin de cette dernière. Gilles, le père, quant à lui, semble être mort fort vieux, le 15 juillet 1881.

Si Gilles et les deux Marie Anne n’ont laissé pratiquement aucun souvenir dans la mémoire familiale, il n’en est pas de même de Jean Cômes, le demi-frère d’Anna. Ce dernier quitta le pays en vendant en viager sa part d’héritage immobilier aux Merlat. Resté célibataire, il vivait du commerce des chevaux ; c’est dire qu’il était maquignon, quelque part dans la plaine.

Deux anecdotes l’ont pour héros.

La première me vient de Maman. Jean, le crédit rentier, entretenait de bons rapports avec sa sœur chez qui il descendait lorsqu’il revenait à Formiguères. Mais il connaissait la puissance maléfique de l’intérêt. Réaliste, il savait que sa mort allégerait les charges pesant sur les Merlat. Aussi craignait-il qu’ils ne l’empoisonnent. Pour couper court à toute tentation, il exigeait, lorsqu’il mangeait chez sa sœur, que les enfants commencent à goûter aux plats qui lui étaient servis. Terrible et dur Capcir ! Terrible et dure pauvreté !

Il mourut loin et seul – ici, c’est Jeanne Soubielle qui parle. Anna n’apprit son décès que par le retour de la rente viagère qu’elle lui servait. Elle courut aussitôt sur les lieux : il était déjà enterré et rien ne subsistait de ce qui avait pu lui appartenir ; aucune somme d’argent liée à son commerce, en particulier. Bien entendu, selon la chanson Chinaud, c’est encore un bel héritage qui échappait à la famille.

Anne Marie Soubielle, la seconde femme de Gilles Cômes (née à Formiguères le 19 novembre 1810), a laissé la mémoire de l’affection qu’elle portait à grand-père, à Gilles Merlat, son petit-fils.

Elle agonisait chez sa fille. L’enfant Gilles jouait dans la cour. Une gitane survint qu’Anna reçut dehors, sur le pas de la porte. Que proposait-elle ? Quel accueil lui fut réservé ? Combien de temps dura l’entretien ? Je ne sais, mais à un moment, la bohémienne interrompit le dialogue : « La vieille dit-elle, vient de mourir et en partant, son âme a embrassé l’enfant ! ». Anna se précipita à l’intérieur. Anne Marie Soubielle, sa mère, avait rendu le dernier soupir.

Voilà un récit qui remplace avantageusement l’acte de décès que je n’ai pas encore retrouvé, tant on se perd dans les Soubielle à l’État civil.

Aux sources de la vocation de Gilles Merlat, l’Africain : la tante Fine

Y a-t-il des Gibrat honorables ? La tante Fine, peut-être ? Joséphine Gibrat, épouse abandonnée de Pierre Merlat ; Joséphine Gibrat-Merlat, femme de Pierre Bonaventure, Joséphine, la sœur de Marie-Grâce, héroïne de « l’affaire ».

Elle habitait Formiguères, dans une maison que je n’identifie pas, située dans la ruelle qui passe derrière l’hôtel Merlat et que l’on appelle encore chez nous pour cette raison, le « Chemin de tante Fine » (en fait, je l’ai déjà dit, il s’agit du « Chemin de St. Catherine », malhonnêtement baptisé aujourd’hui, pour des raisons de nationalisme catalan frauduleux « Cami de Francia »). Les Chinaud possèdent toujours ( ?) une terre au Soula, du côté de l’ancienne gendarmerie, dite « le champ de tante Fine ». Ils le lui avaient acheté au début du siècle avec des fonds donnés par mon grand-père qui essayait par sa générosité de compenser les privilèges éducatifs dont il avait bénéficié.

Ma mère, dans son jeune âge, a connu la tante Fine et peut-être ma tante Tailleur aussi, mais elles en font chacune un portrait très différent. Pour ma tante Tailleur, c’était bien « une Gibrat », avec tout ce que ce nom revêt de péjoratif pour les Merlat : méchanceté, perfidie, malhonnêteté. Pour ma mère, une bonne vieille femme seule, abandonnée à qui l’on faisait la charité de rendre visite, pompeusement, solennellement, le dimanche après la messe, revêtus de ses plus beaux habits.

Où se situe la vérité ? Ma mère fait certainement appel à des souvenirs d’enfant directs, spontanés, superficiels et ignorants des arrières plans, des préjugés et de l’à priori. Plus jeune, ma tante ne peut avoir ces références directes. Dans son appréciation, elle reflète des jugements imposés, des années après. Mais ceux-ci visaient-ils la tante Fine ou « la Gibrat », la vraie, si l’on peut dire, Marie-Grâce, la femme du Simonet ? La proche parenté, l’identité de patronyme et même de prénom pour les maris pouvaient faciliter la confusion et l’amalgame.

Joséphine avait un fils, Pierre-Marie, né en 1854, le premier des Merlat à avoir passé le cap des études supérieures : la pharmacie. Pourvu de son diplôme, celui-ci avait acheté ou crée une officine à Saint-Lys, près de Toulouse. C’est chez Pierre-Marie que mon grand-père fit son stage. Et qu’il a été logé dans ses premières années d’études. Je pense même que l’exemple de son cousin est à l’origine de son ambition de carrière.

Ici interviennent deux anecdotes plutôt négatives pour la tante Fine, encore que l’une d’elle ne l’implique pas directement.

D’après ma tante Tailleur, une année, François Merlat et Anna s’inquiétaient de ne pas recevoir de nouvelles de Gilles qui passait ses examens à Toulouse. Et la tante Fine aggravait leurs soucis avec d’autant plus d’efficacité que l’étudiant logeait chez son propre fils. « Tu crois que ton fils travaille, leur disait-elle, mais en fait, il s’amuse à Toulouse et gaspille l’argent que vous vous épuisez à lui envoyer ». Enfin, arriva la dépêche annonçant un brillant succès. Le premier soin de mon arrière-grand-mère fut de l’aller jeter à la figure de la méchante tante.

L’autre histoire émane de ma mère. Elle met en cause Pierre-Marie et sa femme. Elle dépasse le cadre de la simple péripétie anecdotique et aurait eu un rôle décisif sur le destin de mon grand-père.

Pierre-Marie Merlat avait épousé la fille naturelle d’’un aristocrate de la région toulousaine dont il eut un fils, Henry, médecin militaire, mort en 1918 (pas à la guerre !). La femme de Pierre-Marie, probablement snob, méprisait cordialement la famille de paysan de son mari. Lorsque Gilles arriva chez eux pour faire ses études, il y fut plus ou moins traité en domestique. (Ma tante intervient à ce stade du récit pour ajouter qu’il n’y était même pas nourri à sa faim).

Un jour, Pierre-Marie et sa femme furent invités dans un château des environs de Saint-Lys. Ils demandèrent à Gilles de les accompagner – ou de les y conduire. On attela et mon grand-père, toujours passionné de chevaux, prit les rennes. Mais arrivé chez leurs hôtes, le cocher improvisé fut envoyé à la cuisine avec les valets. Gilles en ressentit une terrible humiliation. Au retour, les cousins eurent une explication orageuse. Mon grand-père refusa de rester un seul jour de plus à Saint-Lys. Faute de moyens, il renonça à achever ses études et, ne bénéficiant plus du statut d’étudiant sursitaire, dût immédiatement partir faire son service militaire.

Gilles ne pardonna jamais l`affront à sa cousine par alliance. Lorsque, bien plus tard, à la suite de la mort prématurée de son mari et de son fils16, celle-ci échoua à Toulouse « dans un état voisin de la misère », il resta insensible à ses malheurs et refusa de lui venir en aide, ce qui contraste avec sa générosité habituelle qu’aucune attente ou idée de retour n’a jamais commandée.

Quoi qu’il en soit, d’après ma mère toujours, cet incident est directement à l’origine de la carrière de son père. Appelé sous les drapeaux, Gilles fut versé dans l’infanterie. Il ne se résigna pas à cette affectation et préféra choisir son arme en s’engageant – trois ans – dans la cavalerie. Il fut alors envoyé en Algérie. Un jour, étant malade, il se vit ordonner par le major, une médication un peu simpliste qu’il refusa (pour faire l’intéressant, probablement). Dans l’explication qui s’en suivit, le médecin, un israélite du nom de Licht, découvrit le niveau de formation paramédicale de ce soldat récalcitrant. Il se prit de sympathie pour lui et réussit à le convaincre de terminer ses études. Il le mit pour cela en rapport avec son frère, pharmacien à Tlemcen qui semble l’avoir aidé, peut-être même financièrement.

Au terme de son engagement militaire, Gilles s’inscrivit à l’université d’Alger, mais n’y trouvant pas une faculté de plein exercice, il dut revenir passer ses « définitifs » à Toulouse. Après quoi il rejoignit l’Algérie, Tlemcen plus précisément où il servit en qualité de préparateur chez son protecteur. Il révéla alors ses qualités et ses dons du contact avec la clientèle. Le pharmacien de Tlemcen et son frère le médecin lui prêtèrent l’argent qui lui permit d’acheter une pharmacie à Sidi bel Abbes. Au bout d’un an, le succès était tel que ses commanditaires l’incitèrent à partir pour Alger. Mais Gilles Merlat qui s’était bien implanté à Sidi bel Abbes – peut-être connaissait-il déjà ma grand-mère – refusa.

Cette échappée collatérale vers la tante Fine nous a ramené à mon ascendance directe. Mais loin du Capcir, loin du berceau des Merlat. Gilles l’Africain, né à Perpignan en 1866, ne s’identifie à Formiguères que par les termes extrêmes de sa vie : son enfance et sa vieillesse. Il y meurt en 1948. S’agissant de mon grand-père que j’ai bien connu, la relation au deuxième degré de la légende fait place aux souvenirs intimes. Il s’agit d’un tout autre genre.

Compléments (février 2003 / 2007)

Les Archives départementales des Pyrénées-Orientales auxquelles j’avais écrit pour essayer d’obtenir copie du partage judiciaire par le Tribunal civil de Prades, de l’héritage de Marguerite Verges, épouse du notaire Jean Merlat, mentionné – sans date – dans le contrat de mariage de son fils, François (Magdalou, notaire à Quérigut, 1881), partage que je croyais provoqué par la mésentente entre Jean et ses fils, m’ont téléphoné pour me donner le résultat de leurs recherches. Je pense que ma qualité de recteur, que j’avais invoquée dans ma lettre est à l’origine de cette diligence et de ces égards.

L’ennui est qu’une conversation téléphonique ne laisse pas de traces documentaires sur lesquelles il est possible de réfléchir à tête reposée ; il faut saisir les informations au vol, retenir l’essentiel ; Les actes en cause ne sont pas toujours nettement indiqués et immédiatement identifiables ; les précisions font défaut et le souvenir des paroles échangées – à moins de les consigner immédiatement par écrit – s’estompe vite.

Trois éléments cependant, issu de cet échange verbal trop rapide – je ne sais pas prolonger les conversations téléphoniques – me paraissent constituer un apport intéressant :

  • Jean Merlat, le notaire, est mort « accidentellement », à Saillagouse, le 2 mai 1872 Accidentellement, cela signifie simplement que Saillagouse n’était pas son domicile : Jean s’y était rendu en visite, chez son frère, curé du lieu.
    Du même coup, voilà que se trouve identifié, le prêtre, tuteur de Gilles à Perpignan ; et aussi expliqué le rêve d’avenir pour son fils, d’Anne Côme.

  • Le partage d’hérédité de Marguerite Verges-Merlat, la femme du notaire, Jean Merlat mentionné dans d’autres actes (lesquels ?) que le jugement de Prades, resté, lui, introuvable, montre que la de cujus possédait quelques terres relativement importantes pour le Capcir. L’appel au ministère de la justice n’est pas provoqué, comme je l’avais un temps imaginé, par la mésentente entre les fils et le père au sein de la famille Merlat, mais plus naturellement, par le fait objectif qu’au moment de la réalisation du partage, la fille du couple notarial, Anne-Marie Merlat, épouse Chèze était morte, laissant un enfant mineur et que l’appel à l’intervention judiciaire était, de ce fait, exigée par le Code Civil.
    Voilà qui confirme, l’inanité du prétendu refus d’hériter de sa sœur attribué à François Merlat. Peut-être, s’est-il seulement montré généreux dans le partage ?

  • Pierre-Bonaventure, le fils aîné, le mari de Joséphine Gibrat est mentionné dans les actes consultés (encore une fois, je ne sais trop lesquels) comme étant « sans domicile connu ». Ici la légende de son départ conflictuel du Capcir et de sa rupture totale et sans retour avec sa famille se trouve bien confirmée.

Il faudra un jour retourner aux Archives de Perpignan.

Février 2003

Documents

Gendarmerie nationale. XVIe Légion bis. Compagnie des Pyrénées-Orientales. Ancienneté

État général des services de Merlat, François, Jean, maréchal des logis né le 4 mars 1834 à Formiguères, département des Pyrénées-Orientales :

  • Incorporé au 1er Régiment de carabiniers, à compter du 31 mars 1855, comme jeune soldat de la classe de 1 ; arrivé au corps le 12 avril 1855

  • Incorporé au 6e Régiment de cuirassiers, à compter du 1er mai 1856

  • Cuirassier de 1re classe le19 mai 1856

  • Brigadier le 6 août 1856

  • Maréchal des logis le 11 avril 1860

  • Libéré le 31 décembre 1861
    Soit un total de service de 6 ans 9 mois.

  • Nommé gendarme à cheval à la Compagnie des Pyrénées-Orientales (décision ministérielle du 7 juillet 1864)

  • Nommé Brigadier à cheval (décision du 16 janvier 1868)

  • Détaché au Régiment de Gendarmerie, le 17 octobre 1870, rentré à la Compagnie le 11 mars 1871

  • Nommé Maréchal des logis à cheval dans la Compagnie du Tarn, le 16 décembre 1875

  • Passé à la Compagnie des Pyrénées-Orientales le 3 février 1880

  • Rayé le 26 novembre 1882
    Services effectifs : 25 ans 24 jours. Campagne (contre l’Allemagne) 1 an.

Ce document montre que, contrairement à ce que j`ai écrit, François ne s`est pas engage en 1870, mais qu`il était encore en service actif. Rien n`apparaît de l`incident de Saillagouse ni de ses conséquences (démission ou sanction). Cela ne signifie cependant pas que l`histoire du vol de la nourriture des chevaux et de la correction administrée est fausse.

II Conseil d’état. 3 décembre 1817. Souvielle c. Maria.

Louis, etc., – Vu la lettre de notre procureur général près la cour royale de Montpellier, en date du 19 mai 1817, par laquelle il demande s’il y a lieu de continuer les poursuites commencées contre le sieur Maria, ex maire de la commune de Formiguères, département des Pyrénées-Orientales, accusé d’abus d’autorité et d’arrestation arbitraire par le sieur Souvielle qui s’est déclaré partie civile contre lui ;

Art.1. Notre procureur général près la cour royale de Montpellier est autorisé à continuer les poursuites contre le sieur Maria, ex maire de Formiguères, département des Pyrénées-Orientales, pour les faits à lui imputés dans la plainte du sieur Souvielle. (Lebon. T.ii.p.300)

S`agit-il du Maria notaire, prédécesseur de Jean Merlat ? Vraisemblablement !

L’isolat du Capcir et la double lecture sociale de l’histoire familiale

Isolat ! J’ai souvent eu recours à cette expression commode de sociologue dans mes récits. En l’espèce, que signifie-t-elle au juste ? Que le Capcir était longtemps resté en marge de l’évolution générale de la société française (jusque vers 1950, peut-on dire) ? Certes ! Il en est résulté une sorte d’anachronisme socio-culturel et psychologique dans les mentalités qui explique bien des attitudes, bien des réactions, parfois comiques au contact d’un monde plus évolué.

(J’ai raconté ailleurs, je crois, la fierté naïve de la mère S. G. dont les filles poursuivaient des études supérieures à Montpellier, qui expliquait à tout venant, qu’en ville, celles-ci sortaient « dans le milieu ». Mais ce n’est là qu’une maladresse d’expression.)

À la réflexion, et d’une façon bien plus significative, je découvre aujourd’hui toute la portée et les effets de cet isolement sur notre propre façon de penser.

Il a, en effet, toujours existé chez les Merlat, un orgueil social manifestement injustifié dont j’ai longtemps attribué l’origine à la réussite de Gilles, mon grand-père, concrétisée sur le terrain par la construction – peut-être malheureuse – de San Gil, la première résidence de vacances de Formiguères.

Francine Soubielle dernièrement a renforcé ma conviction en me révélant l’agacement qu’elle avait éprouvé, jeune, par la place exclusive de la référence Merlat dans la vie quotidienne de sa famille. Jalousie ? Longtemps j’aurais eu tendance à ne retenir que cette explication simpliste du réflexe. Je n’en découvre qu’aujourd’hui toute la signification.

Il y a en effet, deux lectures sociales possibles de la position des Merlat en Capcir : la première dans une perspective générale commune, « française » la seconde par référence à cette notion d’isolat.

Dans la première, il faut bien convenir qu’il s’agit de gens simples, très simples même ; mal dégagés de la masse paysanne et de ses servitudes, en attente inconsciente des voies de promotion qu’allait leur offrir, comme partout ailleurs, la démocratisation liée à l’instauration de la Troisième République.

En faisant la moue à la lecture de mon texte, ma tante Tailleur traduisait avec lucidité cette façon de voir : « Je croyais, m’a-t-elle dit que la famille était mieux ». Et il n’y avait pas, de fait, dans mon texte, le moyen de nourrir un orgueil social particulier.

Mais considéré à l’abri de son isolement, le Capcir, jusqu’en 1950 a entretenu une vision structurée, autonome et spécifique de la société locale qui engendrait spontanément, mais à son échelle, tous les clivages, toutes les hiérarchies d’une société classique.

On y trouvait même ses exclusions et ses parias (cf. les cagots des Angles).

D’aristocratie, de château, il n’y en avait pas : le pays était trop pauvre ! Mais des distinctions, ailleurs dérisoires, municipales en particulier, y prenaient de ce fait, faute de contrepoids et d’élément de comparaison réalistes, une importance objectivement injustifiée. De même, s’il n’y avait pas véritablement de grosses fortunes, la signification de l’habitation avec la notion équivoque de « grande maison » ; ou un embryon de formation intellectuelle et peut-être même les alliances extérieures, si modestes soient-elles, avaient un effet identique.

Les Merlat avaient de longue date bénéficié de ces quelques marques de supériorité sociale ; jusqu’à l’affaire de l’étude (d’où la haine rancunière qu’elle provoqua chez ceux qui en furent les principales victimes !).

Les quelques intrusions de la société extérieures recevaient de leur côté un accueil favorable, sans proportion aucune avec leur importance dans le monde dont-elles étaient issues : douaniers, gendarmes, instituteurs ne se cantonnaient pas, en Capcir dans leur dérisoire position originaire ; ils prenaient figure de quasi-notables et ce n’était pas une déchéance de les intégrer.

Les mentalités locales ne faisaient pas de place aux préjugés qui n’avaient pas de racines autochtones. Même le racisme de couleur n’avait, peut-être pas droit de cité (cf. la « négresse » de Gilles !)

Que ma tante se rassure, en Capcir, les Merlat tenaient le haut du pavé ; peu importe que les rues aient été boueuse et la chausseé locale, un peu crottée !

Préjugés

La famille Merlat ne semble pas avoir contracté d’alliances matrimoniales aux Angles. Matemale et Fontrabiouse offrent les seules manifestations d’exogamie qu’il m’a été donné d’y rencontrer. L’onomastique confirme cette absence de lien familial avec cette commune du Capcir, pourtant très proche de Formiguères. On trouve en effet des Merlat – parents ou non – à Creu, à Réal, à Rieutort17,. Pas aux Angles18 (sauf un caveau, mais très récent, dans le cimetière communal) !

Maman devant qui je faisais un jour ce constat qui ne me semblait qu’amusant et dépourvu de toute signification m’a sèchement répondu : « Bien évidemment ! On ne se marie pas aux Angles, c’est déshonorant ! » – « Pourquoi ? » – « Ca, je ne sais pas. Je l’ai seulement toujours entendu dire ! »

Je n’ai pas poursuivi une conversation dont le cadrage initial laissait entrevoir le manque d’aboutissement possible, ni entrepris d’enquête sociologique et je n’ai guère attaché d’importance à des affirmations aussi péremptoires qu’irrationnelles et sans fondements explicités. Et voici que quelques temps après, Marie-Hélène Jambon, l’amie d’Anne-Marie – à moins que ce ne soit un de mes collègues impliqué dans la recherche du C.N.R.S. sur l’isolat capçinois – m’apporta sinon une justification, du moins l’explication probable de cet ostracisme : les Angles, en effets, seraient, à l’origine, une communauté de cagots !

Des cagots ? Ce sont, dans les Pyrénées (mais centrales surtout), des parias aux origines controversées, auxquels les préjugés et aussi la coutume interdisaient tous rapports avec le reste de la population et qui se trouvaient cantonnés dans des lieux séparés et des professions particulières jugées dégradantes.

La tradition familiale, inconsciente, imprécise, ne faisait peut-être que refléter une réalité sociale, historique !

Voilà ! Plus personne plus rien ? Si ! Mais en redescendant la lignée !

Remontées généalogiques

Au-delà des parents d’Anna, mes recherches généalogiques m’ont permis de remonter assez haut dans l’ascendance Cômes ; en dépit de la modestie de leur position sociale.

Ce n’est qu’une litanie de noms dont l’enchaînement souffre pour sa clarté de la fréquence des homonymes.

Côté Cômes, ou Côme ou Come, ou Comes ou Comme, avec ou sans s, avec ou sans accent circonflexe :

  • Jean Côme Miquel, père de Gilles, mort en 1838, à 76 ans environ. En fait, il naquit en 1761 et fut baptisé à Formiguères par le curé de Matemale, celui du lieu étant indisposé. Jean avait au moins une sœur, Catherine de 6 ans son aînée (née en 1755). Sa femme, une insaisissable Soubielle encore ! Marie Soubielle, était née vers 1769. Jean Côme a transmis à son fils Gilles, la propriété des champs del Mourral, de la Matteto et de Réal qui entrèrent en 1863 dans la dote d’Anna, sa petite-fille.

  • Michel Côme, père de Jean, né vers 1728, en qui je vois l’origine du surnom familial. Il épouse en 1753, Anne Verges née vers 1755. Leur acte de mariage nous donne les noms du maillon précédent :

  • Barthélemy Côme, décédé avant 1753 et Marie Buscail, d’une part ; Valentin Verges et Catherine Sans de l’autre.

Il ne m`a pas été possible d`établir le lien de parenté – incontestable – qui unissait les Merlat au "cousin" Joseph Côme, brillant normalien, directeur des chemins de fer de l`Algérie, propriétaire de ce que nous avons toujours appelé "le champ de Côme", contigu de Sant Gil, sur lequel les Ayriviè ont fait, bien plus tard, bâtir leur maison de vacances.

Le cousin Côme avait épousé une femme – charmante – au physique et à l`habillement assez extravagants, nièce d`un ministre de la Troisième République qui répondait au nom, approprié disaient les mauvaises langues, de Marguerite Gauthier. Le couple n`a pas eu d`enfant.

Côté Anne-Marie Soubielle, rien de plus concret ; avec, en outre, les incertitudes qu’entraîne ce nom trop répandu en Capcir et dans le pays catalan :

  • Jean-Pierre Soubielle, père d’Anne Marie, meurt en 1854 à 78 ans, dit l’acte de décès. En fait, il était né le 29 mars 1792, donc mort à 62 ans seulement. Sa femme, Catherine Verges, l’avait précédé dans la tombe 19 ans plus tôt, en 1835.
    Leurs auteurs :

  • Jean-Antoine Soubielle et Anne-Marie Bernole (morte en 1821), d’une part ; Jean Antoine Verges et Marie Anne Delcasso, d’autre part.

Voilà qui est bien sec et fait toucher du doigt les limites de l’intérêt de la généalogie conçue comme un enchaînement de nom. Un tableau s’impose. Un tableau suffit.

En pressant les derniers souvenirs, en tentant les rapprochements les plus audacieux, quelques menus détails font encore surface :

Anne Bernole serait, peut-être, originaire de La Llagone ; c’est une vague réminiscence de Jeanne Soubielle. De fait, le nom de Bernole est assez répandu dans ce village proche du col de la Quillane, mais on en rencontre aussi à Formiguères. J’ai trouvé mention dans les registres, du mariage d’une Colombine Bernole – sans aucun rapport visible avec notre Anne. J’aurais pourtant aimé la compter parmi mes ancêtres. Pour le prénom

Y a-t-il un lien entre Marie-Anne Delcasso et Joan Delcasso, bayle de Formiguères, mort en 166 ? Peut-être aucun, mais il est en revanche probable entre ce dernier et le nom initial de Sant Gil, « le Camp del Bayle ». Les Olive, en effet, à qui mon père l’avait acheté le tenaient d’un del Casso, un de leurs ancêtres.

Jean- Antoine Verges et Anne-Marie Delcasso avaient par ailleurs un fils, Valentin qui par mariage en 1811 avec Bonaventure Verges, de Fontrabiouse devint le beau-frère de Jean Merlat, le notaire.

Il y a quelque chose de tragique dans la brièveté de ces évocations. Des vies, certes, des existences – ayant apporté probablement plus de souffrances que de bonheur – mais qui n’ont laissé aucune trace, aucun souvenir parlant, en dehors de leur enregistrement administratif, civil ou paroissial. La pauvreté jointe à la dureté et à l’inculture du milieu semble tout limer, tout gommer.

Pourtant, les sentiments, les élans affectifs, les préjugés sociaux, ici comme ailleurs, ont probablement dicté des conduites, imposé des comportements, animé les vies. J’en entrevois un exemple.

Notes et références

  1. ↑  Je ne sais où ils se trouvent actuellement : à Perpignan ? Évêché ? Archives départementales
  2. ↑  Sous l’ancien régime, deux langues parallèles, Catalan et Français
    Le Roussillon était devenu français depuis le traité des Pyrénées en 1659, le gouvernement français déploya ses efforts uniquement en vue de son assimilation par la langue. (…)
    En 1682, le Conseil souverain déclarait que la connaissance du français était nécessaire pour accéder aux professions libérales. Toutefois, entre 1660 et 1700 le catalan resta la langue d’emploi normal, le français n’étant que celle des corps administratifs. (…) Le conflit des deux idiomes va se perpétrer. (…) Le français ne réussit pas facilement à s’implanter et ne parvient pas à déposséder le parler local de l’emploi écrit.

    Pyrénées-Orientales, Roussillon par Marc Calvet, 2000 Bonneton

  3. ↑  sur tante Marguerite et les réserves qu’imposent ses souvenirs, cf. notice in fine
  4. ↑  Les ruines de la tour de Creu se sont en partie effondrées en 2009. Il faut comparer les deux photographies reproduites.
  5. ↑  Le seul de cette énumération qui ait peut-être un rapport directe avec la famille de grand-père
  6. ↑  Cf. le dernier développement sur l’isolat Capcinois
  7. ↑  J’aimerais trouver quelque part, un embryon de confirmation de ces récits qui répondent trop à une sollicitation politique conforme aux idées Chinaud !
  8. ↑  Je pense que la vente de l’aile gauche de la maison Merlat à Formiguéres- à la mairie dans un premier temps pour établir l’école – a servi à payer les dettes laissées par Pierre Bonaventure. Mais ce fut une contrainte : à la mort de Jean, le notaire, Pierre Bonaventure hérita comme son frère de sa part de la maison ; elle servit à payer ses dettes ou à financer les études de pharmacie de son fils.
  9. ↑  2010 ! Hubert de Langautier a osé ! Parmi la nombreuse descendance de Marie-Grace, nous avons renoué, par le canal d’Anne-Marie Ayrivié, avec les David-Chevalier issus du notaire de Béziers et des bâtonniers de Montpellier (Merlat et David) et un descendant de la dixième et dernière fille de la « notaire (???) ». Dans des rencontres plus amicales que fructueuses, nous avons pu mesurer les limites de leurs connaissances généalogiques : peu de chose en vérité. En fait, elles se cantonnent dans l’abondante descendance de Marie-Grace et de son mari, Pierre. De l’affaire, ils ne savent rien et manifestement leur ignorance est sincère. Hubert n’en a tiré qu’une photo, socialement assez significative si on la compare aux effigies des cousins germains, Francois et Anna Cômes et un faire-part de décès qui reste à interpréter. Il nous fournit, des indices sur les rapports familiaux des différentes clans Merlat à la fin du xixe siècle, mais seule une extrapolation audacieuse de leur signification, pourrait nous ramener à l’affaire (voir la photo et ledit faire-part).
  10. ↑  Il est normal, en effet, que le déménagement ait entraîné une mise en ordre et un nettoyage par le feu.
  11. ↑  Je n’y suis jamais allé !
  12. ↑  Il ne reçoit rien de son père, semble-t-il !
  13. ↑  La version de Jeanne Chinaud est administrativement plus vraisemblable. Mais je n’ai rien trouvé qui confirme l’une ou l’autre dans la liste des états de service de François que j’ai obtenue des services des archives de l’histoire militaire.
  14. ↑  L’anticléricalisme, les convictions de gauche des Merlat me paraissent parfois issus de l’imaginaire de tante Marguerite.
  15. ↑  sur Anna Cômes, voir notice autonome ci-après
  16. ↑  Pour éviter qu’il ne sombre dans le néant je reproduis ici l’image d’Henri, le fils de Pierre-Marie.
  17. ↑  Le cimetière de Rieutort grouille encore de tombes Merlat, d’époque très variable. À ma connaissance, ces Merlat n’ont aucun rapport connu avec la famille.
  18. ↑  En 2010 nous avons trouvé les sources qui démontrent le contraire, voir la frise un peu plus haut dans cette page.
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