Gilles et Hermance Mise à jour avril 2019
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En souvenir, de ma mère qui portait à sa famille une admiration naïve, et de ma tante, plus critique et plus lucide, que j’ai tant aimées, l’une et l’autre.

Par Claude Gour

Mon beau navire, oh ma mémoire,
avons-nous assez navigué,
Sur une onde mauvaise à boire,
Avons-nous assez divagué
De la belle aube au triste soir.
(Guillaume Apollinaire)

Perpignan 1866 – Formiguères 1948

Objectivement, pour un analyste extérieur, et même s’il n’en offre pas tous les comportements et les ridicules, Gilles Merlat, mon grand-père maternel est un parvenu. À vingt ans, engoncé dans mes conformismes, je n’en avais pas conscience et ce qualificatif m’aurait paru insultant. À cinquante, il résume une découverte et une admiration posthume.

Parvenu ? À la relecture de mon texte, j’ai hésité à maintenir le mot. Est-il vraiment adapté à la personnalité de Gilles ? Parvenu, cela veut dire tout d’abord « arrivé », ce qui implique une réussite dans sa vie sociale et dans son expression matérielle, financière et de ce point de vue, le terme convient parfaitement.

L’usage y ajoute un sens sociologiquement plus précis : parvenu signifie, en outre, « promu hors de son milieu d’origine ».

En soi le contenu est neutre et vrai dans l’espèce il ne recèle aucun jugement de valeur, si ce n’est d’ordre en quelque sorte généalogique. Mais dans un pays ou la nostalgie des ancêtres et la fascination de l’aristocratie ont longtemps imprégné les mentalités bourgeoises, on voit aussitôt poindre la connotation négative. Au delà encore, parvenu a pris aussi la signification de « prétentieux, vaniteux ».

Nous sommes alors en plein jugement de valeur sur un homme, ses travers, ses ridicules. Grand-père répond-il à ce dernier aspect de l’expression ? Ici, je me dois d’être nuancé. Certes, Grand-père était fier de la position qu’il avait conquise et il le manifestait légitimement. Arrogant ? Certainement pas ? M’as-tu-vu ? Un peu. Généreux surtout.

Mais il l’était avec une certaine ostentation d’où l’attitude « ingrate », aux dires de ma mère et de ma tante, de quelques uns de ses redevables (ses beaux-frères, en particulier) qui en éprouvèrent agacement ou humiliation. Je ne pense pas, cependant, que ce comportement, naturel après tout, ait jamais dépassé le seuil du tolérable.

Parvenu, je n’ai rien trouvé de mieux Self made man ? Mais alors, plus tard, je devrais dire « bas been » et là, l’anglicisme restitue le jugement péjoratif qui me paraît en l’espèce totalement inadapté à la réalité familiale. Et de toute façon, je refuse systématiquement tout appel à l’anglais.

J’ai connu mon grand-père bien connu. Mais je dois l’avouer, de son vivant, je n’éprouvais pas, pour lui, beaucoup d’attirance. Il était vieux et je le trouvais laid et sale. Il souffrait de sa solitude de vieillard déraciné et je supportais mal ses résurgences autoritaires de notable déchu.

Maman, sa fille aînée et probablement préférée l’aimait, mais elle ne tenta rien. (je n’ai découvert que très tard les raisons de son abandon) pour m’inciter à le comprendre et m’inviter à substituer à la triste image qu’il me donnait en fin de vie, le souvenir de ce qu’il avait été et surtout de ce qu’il avait fait.

Ce qu’il avait fait ? Tout Sa situation personnelle, financière, professionnelle, sociale celle des siens. Pour mieux mesurer l’œuvre, il faut se reporter au point de départ.

Dur Capcir, pauvres Merlat

Avec l’approximation chronologique qui m’est propre et le flou documentaire lié à tout ce qui touche à ma famille maternelle, j’ai évoqué, dans « La Mémoire des Merlat », les contraintes matérielles de la jeunesse de Gilles et, au delà, de la vie entière de son père, François Merlat.

Ce dernier ne pouvait prétendre léguer à son fils que l’orgueil catalan et la volupté de paraître. Privé lui-même de l’héritage paternel, l’étude de notaire de Formiguères transmise dans de troubles conditions à son cousin Simonet, François, pour vivre et faire vivre sa famille, avait du s’engager en 1864 dans la gendarmerie, après avoir subi l’épreuve d’un long service militaire de sept ans (1845-1851).

Gilles vint au monde alors que son père était en poste à Perpignan et son acte de naissance, le 7 février 1866, à deux heures du matin, porte doublement le sceau de cette modeste origine ; le lieu, tout d’abord : il naît à la caserne de gendarmerie ; la fonction du père ensuite, expressément mentionnée : gendarme, comme les deux témoins.

Personne n’a jamais caché la chose dans la famille, mais personne non plus ne s’y étendait avec complaisance. On se plaisait plutôt à souligner l’accident social régressif que représentait cette situation et la faute morale sinon le délit, qui en était la cause ; l’injustice du sort et des hommes dont avait souffert le malchanceux François. Rien à voir avec l’amorce de la lente progression que représente souvent une telle étape dans l’histoire de beaucoup de familles !

Gilles, lui, naquit, paraît-il, coiffé, ce qui dans la croyance populaire est signe de chance.

Ses prénoms, Gilles, Joseph, Bonaventure établissent les ponts traditionnels avec les générations antérieures Bonaventure, le Ventura catalan a une origine peu contestable : Bonaventure Girbes Verges, son arrière-grand-mère paternelle qu’il n’a pas connue. Y a-t-il eu un relais collatéral dans la transmission et l’hommage qu’elle entendait représenter (Pierre Bonaventure, le frère de François) ? Ou faut-il voir là, comme je l’ai suggéré ailleurs, la marque de l’exceptionnelle personnalité de cette ancêtre ? Je ne sais.

Gilles vient des Cômes, de Gilles Cômes, le grand-père ; et par delà, des Soubielles, de Gilles Soubielle, parrain et grand-père maternel de Gilles Cômes (né en l’An XIII). Là aussi, il faut donc remonter au bisaïeul pour trouver le fondement de l’invocation patronale ; mais ici, le relais dans la transmission est évident. Joseph me pose pour l’instant plus de problèmes. Je cherche. Dans « la Mémoire des Merlat », j’ai bien rencontré des Joseph ; mais sans qu’un lien incontestable de proximité de sang ou d’affection les relient à l’enfant Gilles. De plus, ce prénom était très répandu en Capcir au siècle dernier, le xixe.

La prime jeunesse de mon grand-père se partagea entre les différentes garnisons ou postes de son père – le Tarn et surtout les Pyrénées-Orientales – et Formiguères où, au terme de sa carrière militaire, François retrouva, à quarante cinq ans, la vie rude des pauvres paysans du pauvre Capcir. Gilles atteignait alors ses quinze ans. J’ai du mal à situer les Merlat sur l’échiquier social du village et dans le microcosme capcinois ; notamment à concilier ce que suggère la tradition familiale orale avec les données des travaux, dégagés de leur jargon pseudo scientifique, de Louis Assier-Andrieux : « Coutumes et rapports sociaux, étude des communautés paysannes du Capcir » (Paris 1981 éd. du C.N.R.S.).

Les Merlat ne me paraissent pas répondre aux critères de ce que Assier-Andrieux qualifie une « grande maison » : la résidence (mais, ce n’est pas le plus significatif ; toutes les demeures étaient d’une grande rusticité jusque vers les années 30, à Formiguères), la pauvre alliance Cômes (mais ressentie comme telle dans la famille), les idées politiques affichées (de gauche, c’est à dire républicaines) s’y opposent. Mais à côté, il y a la charge de notaire de Jean dont je ne détermine ni l’origine ni la signification exacte, et surtout, une prétention, un orgueil social entretenu jusqu’à nos jours dont maman m’à transmis l’écho et dont je vois mal qu’il n’ait aucun fondement, sinon justificatif, du moins explicatif. Dans le même sens, ma tante, négligeant de prendre en compte l’âpreté du Capcir et la relativité qu’elle impose, avait fait la moue à la lecture de mon essai sur les Merlat : « Je croyais que la famille était mieux ».

D’une façon générale d’ailleurs, transposer des critères et des hiérarchies sociales de plaine, en Capcir, pays sans château, sans aristocratie de proximité, où la pauvreté unifiait tout le monde, a toujours été un exercice périlleux. J’ai souvenir du temps où, pour notre plus grand amusement, les S-C…, famille alors importante de Formiguères, se réjouissaient de voir leurs filles, étudiantes à Montpellier, « sortir dans le milieu ».

Les souvenirs d’enfance que j’ai pu recueillir directement de la bouche de Grand-père ou, au deuxième degré, de ma mère et de ma tante, se limitent à l’évocation, manifestement sans joie pour lui, de sa vie rurale. Gilles en trouvait les travaux pénibles : notamment le ramassage des pommes de terres et plus encore, le convoyage du bois pour le chauffage, au seuil de l’hiver.

Un jour, il conduisait un chargement de troncs d’arbres aux flancs des traces, sur le Chemin des morts (celui qu’empruntaient les cercueils des morts de la vallée de Galbe que l’on venait enterrer à Formiguères). J’en ai vus de semblables, dans ma jeunesse. Soudain, dans un chaos du chemin, la charrette se mit à osciller latéralement et à prendre une inclinaison dangereuse. Gilles n’eut que le temps de décrocher le timon du joug des bœufs ; la charge se renversa et dévala jusqu’au pied de la montagne. La charrette fut fracassée, réduite à néant, mais les bêtes, l’essentiel, étaient sauves.

C’est dans ces années que Gilles aida son père à planter les arbres du Prat del Roc, ce champ de la vallée de la Lladure hérité des Cômes auquel maman attachait tant de souvenirs de sa propre enfance et qu’elle reprochait – injustement me semble-t-il – aux Chinaud d’avoir vendu « à la première occasion ».

Libération par l’école

Octobre libérait l’enfant des contraintes de la vie paysanne. La rentrée des classes et la pension, en dépit de la séparation familiale qu’elle entraînait, étaient pour lui un moment de joie et il s’étonnait de voir ses camarades pleurer dans ces moments.

Gilles fit toutes ses études à Perpignan, du moins ses études secondaires jusqu’au baccalauréat. À Saint-Louis de Gonzague. Sa mère, la très pieuse Anna Cômes avait imposé le choix de cette école confessionnelle qui représentait, peut-être, une lourde charge pour la famille Merlat. Mais il faut ici aussi, éviter tout anachronisme d’analyse. Nous sommes avant la séparation de l’église et de l’État la gratuité de l’enseignement public n’est pas encore acquise. Il est même possible que l’école confessionnelle ait été plus abordable que l’enseignement public…

On peut avancer que par cette formation chez les jésuites, Grand-père échappa à l’emprise du catéchisme laïc et sectaire des hussards de la République qui, compte tenu de son milieu, aurait pu le marquer à jamais, jusque dans ses excès.

Peut-être y trouva-t-il aussi les fondements de sa future souplesse politique ? Il ne semble pas pour autant, qu’il ait retiré de son passage à Saint-Louis, une très grande affection pour la Compagnie de Jésus, ni une foi très solide. Je ne l’ai jamais vu pratiquer, même à l’article de la mort. Mais il reçut l’extrême-onction, J’étais présent !

Peu d’anecdotes sur ces années d’école, si ce n’est celle, souvent rapportée dans la famille, du vieux prêtre, son grand-oncle (frère de son grand-père qui était curé de Saillagouse), lui promettant, s’il travaillait bien, de lui faire « tailler un costume neuf dans sa vieille soutane ».

Un physique ingrat

Je n’imagine pas le physique de l’enfant qu’il a été. Aucune photographie ne subsiste de ces temps. Peut-être n’y en eut-il jamais. Un luxe inaccessible ou une pratique sociale inconnue au village. À moins que l’incroyable désordre qui régnait chez les Merlat comme chez les Chinaud, héritiers de la maison familiale, ne soit venu à bout de ces images souvenirs.

Parions cependant que l’intelligence suppléait la beauté physique que, sur la base de portraits postérieurs, je ne m’autorise pas à lui prêter. Les Merlat et surtout les Cômes étaient plutôt laids, râblés, trapus, épais, rustres en un mot Anna, Gilles, Marguerite sa sœur et toute sa descendance, le cousin Joseph Cômes. Seul François Merlat paraît plus présentable. Mais la finesse des traits et surtout l’élégance corporelle, l’allure et la distinction n’apparaissent chez nous qu’avec l’alliance Nicolas. Ma mère et ma tante en furent les premières bénéficiaires.

La marque physique négative la plus frappante, chez Grand-père, était sans doute l’absence de cou. Il faut y ajouter un bassin trop large et des membres inférieurs trop courts. Bref un physique ingrat, trahissant un milieu rustique et la dureté de la vie ancestrale.

À son crédit cependant, de petits pieds, des pieds de femme. Jeune homme, à Sidi-bel Abbes, il s’aventure dans un bal costumé enveloppé dans un domino qui ne laisse apparaître que les chaussures et toute la compagnie se trompe sur le sexe de ce masque non identifié.

Et puis il y avait aussi les yeux, pétillants, étincelants, moqueurs, brillants de malice, ironiques. Ce n’est pas un souvenir personnel direct que j’évoque ici je ne les ai connus qu’éteints par la cataracte et voilés par l’amertume du vieillissement mais le constat qu’imposent quelques photographies des photographies d’amateur multipliées vers les années 30, bien plus parlantes que les portraits figés, posés, de professionnels. J’essaye d’en reproduire quelques unes plus loin.

Solidarités familiales

Hors de l’école et des travaux agricoles, la vie familiale apportait à mon grand-père équilibre et soutiens. Un père bon vivant dont il tenait la passion du cheval une mère plus austère mais qui l’adorait, Il le lui rendait et la tradition veut qu’il se soit souvent caché, loin des railleries de ses camarades, pour l’aider dans les travaux domestiques les plus humbles : l’épluchage des pommes de terres, base de leur alimentation avec les choux de « l’ouillade » le ménage Trois sœurs et un frère complétaient la famille.

Marie, la sœur aînée bénéficia elle aussi, d’un soutien privilégié dans de modestes études. Elle entra à l’école normale d’instituteurs où elle rencontra un collègue, Jules Oudet, qu’elle épousa. Le couple finit directeur d’école normale et fâché avec Gilles je reviendrai sur ce point.

La seconde mourut en bas âge, à Caudiés de Fenouillet. Quant à la troisième, Marguerite, la sœur complice, la sœur préférée, je l’ai bien connue puisqu’elle disparut seulement en 1955. Elle vécut, dit-on, sous l’état civil de la précédente à la suite d’une erreur du maire de Caudiés lors de l’enregistrement du décès. S’agissant d’une fille et donc d’une confusion sans grande importance pratique (pas de service militaire à la clef), les Merlat reculèrent devant les complications d’une rectification nécessairement judiciaire d’état civil.

Il n’y avait que deux années de différence, En plus ? En moins ? Je ne sais. Très douée sur le plan intellectuel, bien moins gâtée sur le plan physique, Marguerite fut instituée à la mort de son plus jeune frère, gardienne du foyer ancestral et de sa continuité et mariée d’autorité, sans enthousiasme de sa part à un brave garçon du pays de Sault, Jean Chinaud, qui assuma conjointement les fonctions d’instituteur rural à Réal puis à Formiguères et l’exploitation de la maigre propriété familiale de sa femme.

Le seul frère de Gilles, Pierre, défavorisé lui aussi sur le terrain de l’effort éducatif et de l’instruction, fut victime, à vingt ans, d’une rixe entre jeunes à la sortie d’un bal. Atteint à la tête d’un galet ? il mourut de la fracture du crâne qui en était résulté. Jeune, j’ai connu le lanceur de pierre imprudent, un Pesqué. J’ai souvenir que la famille n’aimait pas beaucoup que Lilette et moi discutions avec lui sans nous en donner la raison exacte. Gilles a fortement ressenti les solidarités familiales surtout pour sa sœur Marguerite. Sa vie durant, il lui témoigna une profonde affection où la pitié jouait sans doute son rôle : Marguerite n’avait-elle pas hérité seule de la misère des Merlat, de la misère du Capcir dont il avait lui-même tant souffert dans sa jeunesse ? Devenu riche, il l’aida Pour l’éducation de ses trois enfants, François, Pierre et Jeanne par l’abandon de sa part d’héritage parental ce qui explique pourquoi nous ne possédons pas le moindre lopin de terre ancestrale à Formiguéres par des dons en argent destinés à permettre ou à faciliter l’achat de quelques champs complémentaires utiles. Je possède encore dans mes archives, les lettres de sollicitation ou de remerciement de Jean Chinaud, pleines de dignité et aussi, peut-être, d’humiliation contenue.

Sur la fin de sa vie, cette affection préférentielle pour Marguerite provoqua même quelques tensions familiales. Ma tante, toujours excessive, mais ma mère aussi dans une moindre mesure, accusaient les Chinaud – Marguerite – de monter Gilles contre sa propre famille, de le détourner de nous, de l’accaparer. Je ne sais ce qu’il y a de vrai dans cette assertion. Ne faut-il pas plutôt chercher chez nous, dans nos comportements de rejet et notre manque de chaleur, la cause de cette désaffection, si désaffection il y avait vraiment ?

Marie Oudet-Merlat, la sœur aînée n’a pas joui de la même faveur. Je ne l’ai pas connue et l’on en parlait peu dans la famille. Nous étions fâchés à l’initiative de ma grand-mère ! La raison exacte ? Elle ne m’a jamais été donnée. Soit parce que tous les torts n’étaient pas du côté Oudet soit parce que le prétexte de la rupture mettait en cause ma tante Mimi et son équilibre psychologique, qualification malveillante par la cousine Juliette Oudet des foucades non-conformistes et de la franchise dérangeante de ma tante. Ma grand-mère ne supporta pas ces insinuations désagréables répétées contre sa fille préférée.

Les Chinaud et les Merlat firent bloc dans la brouille. En fait, je soupçonne fort la tante Marguerite, friande de ce genre de querelles qui rompaient la monotonie de son quotidien, d’avoir manipulé ma grand-mère pour provoquer une cassure qui devait lui permettre de monopoliser son frère et ses faveurs. Les Oudet avaient eu deux enfants, un fils, Marceau que ses parents eurent un temps l’ambition de marier à sa cousine germaine, Gillette, ma mère, et une fille, Juliette.

Marceau, après des études de droit très convenables, commença une carrière dans l’administration fiscale (les Contributions directes), tout en recherchant le riche mariage. D’un premier lit (la fille d’un bijoutier de Perpignan), il eut une fille, Jacqueline, mariée à un certain docteur Suzanne, d’une famille connue de Perpignan, apparentée aux Brousse. Il épousa en deuxième noces, une riche divorcée, propriétaire de la fabrique de chocolat assez importante à l’époque, Cantaloup-Cathala dont il n’eut pas d’enfant.

Juliette fit des études de médecine à Montpellier. Elle se maria à un condisciple, le docteur Carrière de Gineste. Elle vécut à Pézenas où elle mourut dans les années 70. Le couple Carrière n’avait pas d’enfant.

La brouille entre nos familles n’eut pas de prolongements spectaculaires ou aigus mais elle fut profonde et durable. Jamais Grand-père ne revit sa sœur. À la fin de sa vie. Cependant, Juliette reprit contact avec Maman, devenue sa proche voisine à Pomerols, Ma tante en fut d’ailleurs fort mécontente. Je ne l’ai, pour ma part, jamais rencontrée.

Comment on devient pharmacien

Une tradition familiale que j’accueille avec beaucoup de réserve dit que mon grand- père aurait tout d’abord visé polytechnique mais se serait trouvé contraint d’y renoncer pour dès raisons physiques. Je n’entrevois pas lesquelles, en dehors d’une petite taille (1m 66 d’après la carte d’identité de 1942 que je possède) qui, à ma connaissance n’a jamais constitué un obstacle à l’admission à l’école.

Faut-il rappeler ici, au chapitre de l’engagement professionnel ou à celui de la foi, le souhait d’Anna Cômes-Merlat de voir son fils entrer dans les ordres pour des raisons de sécurité matérielle ?

Finalement il se retrouva étudiant en pharmacie à Toulouse. La source de cette vocation laïque ? Très probablement l’exemple de son cousin germain, Pierre-Marie, le fils unique de l’oncle Pierre-Bonaventure Merlat et de Joséphine Gibrat qui était pharmacien d’officine à Sant Lys, dans les environs de Toulouse.

Il faut imaginer ce que ce titre devait représenter pour les François Merlat déclassés depuis que l’étude notariale leur avait été subtilisée par les Simonet le prestige intellectuel des études supérieures, la garantie d’un métier lucratif, et par dessus tout, l’évasion hors Capcir… Pierre-Marie offrait l’exemple d’une réussite toute proche, apparemment accessible. Les François devaient en être fascinés. De plus ils pouvaient espérer que le cousin guiderait les premiers pas de Gilles dans un univers très loin de celui qui avait servi de cadre à son enfance et qu’eux-mêmes ne maîtrisaient pas. On sait ce qu’il en advint. J’ai conté dans « La mémoire des Merlat », les déboires et les humiliations de l’étudiant descendu de sa montagne, mais je ne les situe qu’approximativement dans la chronologie des études de mon grand-père.

En dépit des circonstances et de la dureté des temps, Gilles conservait un bon souvenir de ses années d’étudiant à Toulouse. Sa principale distraction, du moins celle qui était avouable : le Théâtre du Capitole où il passait plus d’une soirée par semaine au paradis. Bien entendu Gilles n’a cependant jamais été un mélomane très raffiné. Mais il raffolait du bel canto et ne se lassait pas d’écouter de voir, à l’époque Rigoletto, la Traviata ou Carmen. Rien d’autre sur cette période cruciale de sa vie. Je n’ai pas encore recherché sa fiche d’étudiant aux archives de la Faculté, mais je devrais pouvoir l’y découvrir sans trop de mal.

Avec 500 francs en poche

Je ne pense pas qu’il faille attribuer à un échec universitaire l’interruption de ses études et le départ pour l’Algérie. Il est cependant certain que Gilles s’est trouvé contraint de mettre un terme à son séjour toulousain avant d’avoir obtenu son titre universitaire définitif. Il partit pour l’armée. Il s’engagea pour une durée supérieure à celle de l’obligation légale de conscription afin de pouvoir choisir son arme, la cavalerie. C’est, soulignons le, son amour des chevaux et non l’attirance de l’exotisme qui est à l’origine de sa décision l’Algérie où il débarqua pour la première fois en soldat vers 1890, ne fut qu’une conséquence de l’engagement militaire, une contrainte déduite, acceptée, résignée en quelque sorte et non un choix. La tradition familiale donne une explication à cette rupture universitaire : l’éclat chez Pierre-Marie qui l’avait privé des indispensables moyens matériels nécessaires à la poursuite et à l’achèvement de ses études. Elle est vraisemblable.

Gilles fit donc un service militaire sous contrat de quatre ans en Algérie. Alors qu’il servait là-bas, en qualité de simple soldat, il dut à l’aide et aux encouragements d’un médecin militaire israélite, un certain Licht, de reprendre le chemin de l’Université. À la Faculté d’Alger, tout d’abord, puis de nouveau à Toulouse, pour les définitifs, en 1895, car Alger n’était pas à l’époque une faculté de plein exercice habilitée à délivrer le diplôme final.

Revenu en Algérie, après un temps passé à Tlemcen (l’enregistrement de son diplôme à la sous-préfecture de cette ville en témoigne) en qualité de préparateur chez le frère de son protecteur, il acheta, grâce aux avances que les deux hommes lui consentirent et dont je ne mesure pas exactement l’ampleur et les causes (affection, estime ou intérêt ?), une pharmacie à Sidi-Bel-Abbès, la Pharmacie Saget, du nom de son prédécesseur ou du créateur de l’officine. Elle fut le cadre exclusif de sa vie professionnelle, de son entière vie active, utile et la source de son aisance. « Arrivé en 1896, avec 500 Fr. en poche, j’ai trouvé le moyen de me faire une belle situation » rappelle-t-il en 1932.

On voit, à la lumière de ce récit, que l’implantation coloniale de Gilles a peu de rapports avec l’exil contraint ou la fuite aventureuse d’un cadet de famille désargenté ou d’une tête brûlée inadaptable en Métropole, en quête de liberté et de sensations. Le cheminement de Gilles est moins romanesque. Il possédait lui, un instrument d’insertion sociale valable, utilisable partout, même en France. Il a seulement saisi l’occasion, la première qui lui fut offerte, d’obtenir un financement pour exploiter au mieux son diplôme universitaire. Et la vie fit très normalement le reste.

Mais sur ces bases on comprend mieux que Gilles ne se soit jamais senti rivé à l’Algérie et intégré dans le monde colonial. Il se sentait, il se voulait, il se disait catalan. Devenu vieux, il n’hésita pas à la quitter.

Le mariage d’un homme rangé

Rangé, l’était-il réellement en cette tin de siècle ? Il le devint en tout cas assez vite, par le mariage La passion de Gilles durant son temps de célibat nous est déjà connue : le cheval. Gilles montait et, grâce à sa petite taille et à sa légèreté s’adonnait avec succès à l’entraînement et à la course. Gilles jockey ? C’est ce que maman a toujours prétendu. Jeune, cela m’amusait follement.

Il ne trouva cependant pas dans le jeu aux courses une voie de perdition.

Assez vite, à 33 ans, il se rangea en épousant une femme qui, outre une dote fort convenable, possédait ce qui lui manquait le plus la beauté physique et l’élégance corporelle, la taille aussi. De quoi faire oublier une absence totale de formation intellectuelle – que j’ai entendu mon grand-père lui reprocher en fin de vie – et un caractère timoré, craintif, pessimiste en diable. Mais en fait, cette timidité répondait aux souhaits inconscients de Grand-père qui n’aurait pas supporté une femme qui lui tienne tête. Rien n’était plus loin de sa mentalité que le féminisme.

Hermance Nicolas avait alors 24 ans. Dernière d’une famille de quatorze enfants dont sept seulement avaient atteint l’âge adulte, elle avait perdu son père quelques années auparavant et vivait depuis avec sa mère, tout d’abord dans une ferme au Tessalah, puis, à la suite d’un vol dont elles furent victimes une nuit et qui leur fit prendre conscience du danger que présentait un tel isolement pour deux femmes seules, à la ville, à Sidi-Bel-Abbès. Ma grand-mère avait pris en horreur la vie de colon et la ferme, au point d’avoir refusé, en dépit des conseils avisés de sa mère et des pressions familiales, d’investir en terres la part d’héritage non négligeable qui lui était échue à la mort de son père. Voilà une répulsion qui dut l’aider à trouver beaucoup de charme au pharmacien Merlat.

Le mariage eut lieu le 1899, à Sidi-Bel-Abbès, hors la présence des parents de Gilles qui n’osèrent affronter un voyage aussi lointain. Quelques mois plus tard, Gilles amena sa jeune femme à Formiguères pour la leur présenter. J’ai dit dans « La mémoire des Merlat » les impressions premières de ma grand-mère découvrant le Capcir et l’accueil dont elle fut l’objet dans le village, de la part des hommes déçus de la découvrir blanche et blonde alors qu’ils attendaient une négresse (les parents de Gilles aussi ?). Y avait-il en fait beaucoup d’écarts entre le monde indigène de l’Algérie et les paysans du Capcir ?

Le contrat de mariage de Gilles et d’Hermance (de Diétrich, notaire à Sidi-Bel-Abbès) fut conclu sous le régime de la communauté réduite aux acquêts. Les propres de Gilles se limitaient à sa pharmacie estimée 70.000 francs. Hermance, elle, apportait une somme disponible de 20.000 francs et la nue propriété de 48.000 francs dont sa mère conservait l’usufruit. Maman prétendait que Gilles aurait souhaité la communauté simple, mais que ses beaux-frères s’y étaient opposés, ce qui l’avait profondément vexé.

Pour installer dignement sa nouvelle épouse, Gilles avait somptueusement meublé la chambre nuptiale dans l’appartement un peu minable qu’il occupait dans le vieil immeuble où se trouvait la pharmacie. Les rideaux, les tentures du lit étaient de lourd velours bleu Lorsque Grand-mère prit possession des lieux, elle découvrit avec dégoût que les cafards s’y étaient infiltrés et courraient sur le tissu. La propreté, comme l’ordre n’étaient pas les vertus cardinales de Gilles. Tout, literie et rideaux finit immédiatement au feu.

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Vie de famille

Hermance Nicolas tenait de son éducation familiale une propension à la rigueur et à l’austérité et un sens aigu de l’économie qu’elle entreprit de mettre en application dans son ménage. Pour les repas notamment, le régime se voulut d’entrée de jeu spartiate : nouilles, lentilles, fèves et pois chiches. Gilles le supporta huit jours, puis y mit bon ordre. Il demanda ou exigea viandes matin et soir, et surtout de la charcuterie dont il raffolait. Deux filles sont issues de cette union. En 1900, ma mère, Gillette, Anaïs, Françoise, en 1902, ma tante, Marie-Louise. Elles me sont l’une et l’autre trop chères pour que je puisse en parler avec le détachement de l’historien.

J’ai écrit ailleurs, les sentiments que j’ai portés à ma mère. Son éducation, à ma connaissance, ne posa aucun problème à ses parents.

Pour ma tante, disons qu’une personnalité plus difficile, plus fougueuse en fit naître quelques uns. Toute jeune déjà, elle s’était illustrée par des foucades et des exigences ou des emportements excessifs. La gifle administrée en cours d’essayage d’une robe à une couturière dont le travail l’avait déçue, alors qu’elle devait avoir une quinzaine d’années, était restée célèbre dans la chronique familiale des Merlat. Au delà, ma tante conserva toute sa vie une propension bien agréable et rafraîchissante à dire sans détours ce qu’elle pensait et à bousculer les conformismes et les idées reçues. Les imbéciles et les médiocres seuls, s’en effarouchaient. Marie-Louise Merlat eut la chance cependant d’épouser un homme qui sut la tempérer dans ses élans et la canaliser dans ses débordements, Prosper Tailleur, dont elle eut deux filles :Lilette (Gillette Paloque) et Annie (Anne-Marie Ayrivié), mes indissociables cousines germaines.

Après le mariage de sa sœur, en 1923, Marie-Louise exigea de partager la chambre de sa mère et en élimina Gilles qui saisit l’occasion pour trouver ailleurs des compensations. Fredaines tardives, maman le sut et en voulut à son père par rigorisme moral plus que par égard pour sa mère.

Il est vrai que la régularité de la vie de Gilles pendant longtemps n’avait guère favorisé les escapades sentimentales ou autres. Le comptoir le retenait pratiquement jours et nuits. Il y avait même une sonnette à son chevet pour le tirer de son sommeil afin qu’il puisse répondre à ses clients tardifs. Huit jours sur huit. Cependant en 1932, il écrit : « depuis longtemps, je n’assure plus le service de nuit ». Durant des années, if se refusa à fermer le dimanche. Il fallut que le préfet d’Oran se déplace en personne pour faire céder ce notable récalcitrant qui défiait le droit et donnait le mauvais exemple.

Aisance financière

Du moins cet esclavage était-il payant. Successivement mon grand-père acquit la maison de la rue Lord Byron, siège de la pharmacie et où se trouvait le logement familial, un immeuble en plein centre de la ville de Sidi-Bel-Abbès et deux propriétés agricoles importantes – des terres à céréales, non des vignes – dans la région de Lamoricière-Sidi Snoussi. La fortune terrienne aurait pu être bien plus grande encore si ma grand-mère, toujours paralysée par la crainte, ne s’était opposée à ce qu’il l’accroisse. Notamment, elle l’amena à renoncer à l’achat sur licitation d’une énorme propriété viticole pour laquelle il avait soumissionné je ne sais ni où, ni à quelle époque exactement. Le « pharmacien » ainsi qu’on l’appelait avec une pointe de jalousie ou d’hostilité dans la famille de sa femme étalait une aisance et une générosité un peu ostentatoire à l’égard de sa sœur, Marguerite, nous l’avons vu, mais aussi pour ses beaux-frères d’Algérie et notamment les malheureux Garrigou (Elisa Nicolas épouse de Pierre Garrigou), colons impécunieux et plus encore malchanceux. Il semble d’ailleurs qu’ils ne lui en tenaient pas une très grande reconnaissance du moins d’après ma mère et ma tante qui étaient peut-être portées à en exiger beaucoup.

C’est sans doute le moment de mieux analyser cette « fortune des Merlat, la fortune de Gilles.

Une remarque générale préliminaire : la notion de fortune est subjective autant qu’objective. Je ne crois pas que Grand-père ait été animé par le désir d’amasser, d’amasser toujours plus. Il se contenta de vivre largement et de s’en donner les moyens. Très vite, il s’estima riche et s’en contenta. Son niveau d’aisance, comparé à la pauvreté familiale originaire, lui paraissait certainement plus que suffisant. Il ne raisonna jamais en chiffres absolus, ce qui implique l’abandon de tout critère de toutes limites et rend insatiable. En second lieu, je dois faire un aveu d’impuissance : il y a là un terrain sur lequel ma documentation est très lacunaire. Je ne possède, c’est normal, aucun dossier fiscal le concernant j’ai égaré la grosse de la donation-partage qu’il fit à ses filles vers 1940 (maître Lacaze, notaire à Toulouse ?) que j’ai pourtant eu entre les mains aucuns document relatif à la gestion de ses biens immobiliers dont mon oncle prit la charge vers cette même époque n’est entré dans mes archives il en est de même du dossier d’indemnisation, à la suite de la confiscation des propriétés de Lamoricière qui suivit l’indépendance algérienne.

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Grisaille quotidienne

Je n’imagine pas ce qu’a pu être la vie du couple Gilles-Hermance à l’âge de la maturité et de la plénitude. Gilles appartenait à une classe d’âge qui échappa à la guerre de 14 comme à celle de 40. Je n’ai aucune trace de manifestations de patriotisme sans risques auxquelles il aurait pu se livrer en ces moments, et c’est tant mieux. Ma grand-mère vécut le premier conflit comme dame patronnesse : la Croix Rouge, les Dames de France. Je possède encore les insignes de son état qu’elle dut arborer sans ostentation ce n’était pas son style. Et Lilette détient une ou deux photographies la montrant au sein de ces compagnies. Gilles, après le mariage, renonça très vite, par manque de temps libre sans doute, à sa passion, le cheval et les deux juments, Bobine et Salvetat, que son père lui avait offertes à l’occasion de son unique voyage en Algérie (en ?) s’étiolèrent faute d’être montées. Mon grand-père ne vivait que pour sa pharmacie, par elle aussi, ne l’oublions pas. Seules ruptures dans cette uniformité et cette monotonie, les vacances : à Formiguères en règle générale, parfois aussi à la mer en Algérie, Aïn-el-l’urc, notamment, pendant la guerre de 14 on craignait le torpillage des navires Mais pour sa femme et ses filles seulement. Lui se bornait à aller les chercher rapidement en France, fin septembre. Le maintien systématique, régulier, de liens avec la Métropole était rare à l’époque chez les français d’Algérie.

Resté seul à Sidi-Bel-Abbès, Gilles lisait : Maupassant, Balzac, Marcel Prévost ou Zola, les romanciers en vogue de l’époque aussi le soir, à la lueur de la bougie qu’il éteignait avec son livre avant de s’endormir. La couverture de cuir des Maupassant que je possède encore garde les traces de cette pratique très contestable. Sa bibliothèque a fini de se décomposer à Toulouse, rue Georges Picot dans les années 50. Je n’ai jamais tenté de découvrir sa personnalité à travers ses lectures et ses goûts littéraires ni de mesurer sa culture. À la réflexion, je pense qu’elle n’était pas négligeable et qu’il suivait de près l’actualité, sans aller cependant jusqu’à se frotter à l’avant-garde.

Il fumait beaucoup des Gitanes grises sur son vieil âge. Et cela provoquait d’interminables quintes de toux et l’amenait à cracher, ce qui nous dégoûtait profondément.

Il adorait les repas plantureux et les œufs et s’y détraqua la santé. En fin de vie, il souffrit beaucoup du foie et de la vésicule biliaire et dut s’astreindre à un régime alimentaire rigoureux. Rappelons qu’en 1931, il dit avoir passé trois mois en clinique pour soigner son foie.

À Sidi-Bel-Abbès, il fréquentait assidûment ses beaux-frères, Marcelin Nicolas, et Louis Touche, le mari de tante Cécile (Nicolas) qu’il entraîna même à Formiguères où je les ai connus, enfants. Il accueillait ses nièces à son foyer : Jeanne Chinaud, venue de France, pendant un an, Léa Gérardin, fille d’une autre sœur de Grand-mère plus longtemps encore.

Avec sa femme, il sortait : au théâtre (la loge du maire), au bal. Je conserve les jumelles de théâtre de Grand-mère et j’ai souvenir de m’être drapé, enfant, dans sa somptueuse cape de soirée gris perle. (Elle finit en manteau pour Anne-Marie, pendant la guerre).

Les Merlat entretenaient aussi de bons rapports avec quelques amis, les Moy (Monsieur Moy était directeur de l’École normale du département d’Oran) notamment, originaires eux aussi de Formiguères des liens inconstants d’ailleurs, plus par négligence et paresse que par indifférence. Ainsi avec un certain docteur Nicolas (un parent de ma grand-mère ?) qui, après leur départ d’Algérie, finit par se lasser de voir ses lettres rester sans réponse. Nous les avons retrouvées, non décachetées, après la mort de Gilles quelques vingt ans plus tard les dernières en forme de sommation de répondre !

À la décharge de Grand-père, il faut cependant rappeler la paralysie de sa main droite qui l’empêcha d’écrire à partir d’une certaine date (laquelle ?). Son logement en plein centre ville, dans la maison où se trouvait la pharmacie était vaste : sept pièces en tout, « bien exposées, avec balcons, donnant sur deux rues ». C’est ainsi qu’il le présente lui-même dans sa lettre de 1932. J’ai entendu ma tante rectifier le tableau : « une entrée minable », entre autres faiblesses, assurait-elle. Je ne détiens que très peu de documents – c’est une chanson répétitive – pour reconstituer ces années autrement qu’à travers ces évocations fragmentées, peu cohérentes arrachées à maman ou recueillies de Grand-mère, de ma tante. Mon imagination a dû mal à les systématiser et à les relier entre elles pour établir un récit ordonné et réellement évocateur. Cependant une source imprimée impersonnelle me permet, je crois de combler ce vide, non pour y introduire l’anecdote ou entreprendre la narration chronologiquement déroulée de cette existence, mais pour restituer son ambiance, son atmosphère et son environnement quotidien.

Il ne s’agit pas d’un ouvrage de la bibliothèque de Gilles. C’est moi qui l’ai découvert, acheté et fait relier dans les années 6 : « l’histoire de Sidi-Bel-Abbès », par un certain Adoue. Il date de 1927. L’ouvrage a donc paru peu de temps avant la retraite de Gilles et son départ de l’Algérie. Il est de mauvaise qualité, médiocre de style et de conception, sans aucune valeur scientifique. Il se borne à décrire de façon conventionnelle et plate la société et la vie locale de l’époque. Mais cette médiocrité en fait tout l’intérêt en l’occurrence. Il n’y a ni thèse, ni démonstration, mais la chronique naïve, à ras de terre, d’une bourgade qui ajoute à sa situation coloniale, une ambiance provinciale de sous- préfecture. Il en devient pour moi criant de vérité et triste à pleurer lorsque je le lis à travers les souvenirs de jeune fille, heureux, pourtant que j’ai recueillis de la bouche de maman.

Est-ce cependant vraiment la tonalité qu’il convient de donner à cette vie coloniale apparemment sans histoire ? À la réflexion, je ne le crois pas. Certes, le quotidien de mes grands-parents n’a rien à voir avec une vie d’aventure, trépidante et romanesque. Mais n’est-ce pas là le sort commun de la plupart des existences, de nos existences ? Et celle de mon grand-père a été en plus marquée, sous-tendue par la conscience, le sentiment exaltant de la réussite, Une réussite incontestable financière, sociale. Il a certainement ressenti l’ivresse de la puissance et de l’autorité qu’elle lui apportait. Ses filles aussi, d’ailleurs Et sur le fond, il fut plus qu’un notable.

Le comptoir était moins une servitude pour lui et une source d’argent qu’un outil de contact et d’action sociale, faite de confidences reçues et de sollicitations d’aides et de conseils, un instrument de rayonnement. Maman me l’a souvent dit et je crois que sa conviction admirative traduisait autant une réalité que l’amour filial qu’elle lui poilait sans réserve. Cette attitude conduisait Grand-père tout droit à la politique.

Le démon de la politique

C’est seulement lors de ses obsèques à Formiguères, dans les remerciements prononcés au cimetière par son brillant cousin normalien, Joseph Cômes, ex directeur des Chemin de fer de l’Algérie, que j’ai découvert l’activité politique déployée par mon grand- père dans son âge mur :

Le 10 juillet 1912, il reçoit la médaille de bronze pour s'être particulièrement signalé par son dévouement au cours de différentes épidémies qui ont sévi en Algérie.

Gilles recevra la légion d’honneur en 1924. Son dossier précise qu’il a été en outre, membre de la commission des allocations militaires de Bel-Abbès pendant la guerre.

Dénonciation anonyme

Retrouvée dans un livre de la bibliothèque de Gilles. Elle a donc été remise à Gilles par l'autorité qui l'avait reçue qui pas plus que nous aujourd'hui n'y a accordé la moindre importance.

On a remarqué à Bel-Abbès que dans une pharmacie qui se trouve en face le marché couvert des fleurs de lys embaument l’atmosphère de l’officine.

Infidélités

Que Gilles ait trompé sa femme, je le savais depuis longtemps. La longue séparation des vacances en France, les exigences capricieuses de ma tante qui accaparait toute l’attention de ma grand-mère, devaient y conduire et y ont conduit inéluctablement. On ne laisse pas impunément seul et totalement libre pendant des mois, un homme dans la force de l’âge ou face aux sollicitations du retour d’âge surtout s’il dispose de larges moyens financiers, comme mon grand-père. Je m’étonnais presque que maman ait pu lui reprocher son infidélité. Je voyais dans cette sévérité la marque de sa rigueur morale excessive et de sa pruderie pour tout ce qui touche au sexe. Je pensais que son jugement résultait du transfert sur son père de ses propres déboires conjugaux. De détails, je n’en avais point et je n’osais poser des questions. Quel intérêt au demeurant ?

Quelques jours ou quelques semaines avant sa mort, en 1986, mon père fit à André, une confidence que celui-ci me rapporta quelques années après, à un moment où l’essentiel de ces lignes était déjà rédigé. Elle donne à la « trahison » de mon grand-père une dimension nouvelle.

D’une liaison avec la gérante d’un hôtel, à Sidi-Bel-Abbès, Gilles a eu un enfant, un garçon. S’agissant d’une naissance adultérine, sa reconnaissance était impossible dans le cadre de la législation de l’époque. Gilles prit l’enfant et l’amena en France. Dans un premier temps, il le confia à sa sœur Marguerite, puis il le plaça dans un foyer d’accueil. Et Marguerite, là encore, joua le rôle d’intermédiaire complaisante et sure pour remettre l’argent nécessaire. Mais à qui fut-il confié par la suite pour son éducation ? Où ? Dans quelles conditions ? Je ne le sais pas encore aujourd’hui et ne le saurais probablement jamais. J’ai interrogé Lilette. Elle à découvert la chose avec mes questions. Les descendants de Marguerite, Francine, Pierre Soubielle. Ils savaient mais n’ont pu m’apporter aucune information sur le destin de l’enfant. L’événement se situe probablement après le mariage de ma mère (1923). J’ignore le nom que l’enfant a porté puisque celui de Merlat lui était en principe interdit, ses prénoms, tout. Je ne sais pas d’avantage si Gilles a rempli ses devoirs à l’égard de son malheureux fils. S’il surveilla son éducation ? J’en doute, compte tenu de la pression familiale S’il le dota ? Je le pense. Avec générosité ? Peut-être.

Mais sur la base de cette révélation tardive, j’ai mieux compris la déception de ma mère à l’égard de son père. Elle a su l’aventure. Elle l’a prise au tragique, ce qui est explicable pour l’époque. Et surtout, elle n’a pas pardonné aux Chinaud, leur complicité dans l’affaire. Elle leur en a voulu, profondément, durablement. Mais jamais elle-même, pas plus que Grand-mère ou ma tante, que mon père (du moins avant sa fin) ou mon oncle ne se sont laissés aller avec leurs enfants, à une confidence, à l’aveu, trop humiliant sans aucun doute à leurs yeux, de ce qu’ils considéraient comme un opprobre familiale.

Grand-père, par contrecoup, s’est encore rapproché de sa sœur et de sa famille, Il y trouvait plus d’indulgence, de compréhension, d’humanité. Que de choses mystérieuses dans le quotidien de Formiguères s’éclairent pour moi, maintenant.

Je rêve de retrouver la trace de ce Merlat de la main gauche, mais je ne sais comment m’y prendre. Il n’y a plus de véritables témoins je l’ai appris trop tard. Décidément, les générations précédentes gardaient bien leurs secrets d’alcôve.

Il y a quelques années, Anne-Marie, qui ignorait alors tout de l’affaire, avait été étonnée de s’entendre rapporter qu’une femme médecin de Béziers portant le nom de Merlat, affirmait que son grand-père était pharmacien en Algérie. Coïncidence ? Piste ? Comment l’exploiter ?

Des filles

La décennie 20 fut celle du mariage pour les demoiselles Merlat. Je ne connais pas le rôle que Gilles à joué dans des choix de conjoints qui à l’époque impliquaient beaucoup les parents.

Pour ma mère, je n’ai qu’une information certaine : ce fut un mariage de présentation, la chose était commune à l’époque. Un pharmacien aussi, objectivement l’idéal ! Voilà qui d’emblée dut créer un préjugé favorable et dispensa mon trop confiant grand-père d’une enquête plus approfondie sur le futur mari. J’ai dit ailleurs, le reproche de légèreté que Joseph Cômes qui connaissait les Gour, Adolphe et ses frasques à Alger (il habitait le même immeuble, un étage au dessous) fit à son cousin Gilles sur ce point. Le projet initial, tout naturellement conçu, de voir le gendre prendre la succession de Gilles à Sidi-Bel-Abbès fut très vite abandonné devant l’incompatibilité de caractère des deux hommes. Cependant je n’ai reçu aucune confidence sur les causes et les modalités d’expression de leur désaccord qui me paraît indépendant du conflit conjugal et antérieur à celui-ci.

Pour ma tante, c’est le processus de l’engagement qui m’est inconnu. En revanche, je saisis mieux le style de rapports qui s’établit après le mariage entre les deux familles et surtout l’état d’esprit des partenaires. Ils divergeaient sans s’affronter véritablement. Deux mondes se sont en effet rencontrés au sein de la famille Merlat, avec le mariage de ma tante : d’un côté, celui des affaires et du commerce, animé par la recherche de l’argent, celui qui avait fasciné mon père et l’avait amené à trahir son milieu d’origine et les ambitions de sa mère de l’autre, celui des fonctionnaires et du service public, avec pour seule perspective, le prestige social et l’autorité. Mais pour Gilles et les Merlat, les fonctionnaires n’étaient que des gagnes petits. Je ne pense pas cependant que cette opposition ait altéré gravement et en permanence les rapports familiaux au sein du groupe Merlat-Gour-Tailleur mais elle resurgissait de temps en temps parfois de façon inattendue.

Ainsi un jour, ma tante se laissa aller à déclarer devant nous, à notre amusement stupéfait et à la grande fureur de maman qui la rabroua vertement : « Un fonctionnaire c’est tout ce que j’ai trouvé à épouser ! ». Mon oncle ne pouvait pas ne pas en ressentir de l’agacement il ne put écarter la tentation de la revanche discrète lorsque Gilles se trouva sur le déclin, lorsque l’échec de mon père se révéla irréversible, alors que lui-même connaissait les satisfactions du succès professionnel et de l’ascension sociale qui en découlait, à Carcassonne, à Montpellier.

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Une retraite mal engagée. La pitoyable affaire Duvivier

C’est dans un climat familial détérioré par son aventure adultère que Gilles prit sa retraite en 1929, à 63 ans. Trop tôt. Bien trop tôt. Ses raisons ? Il les décrit ainsi au candidat à l’achat de sa pharmacie : « Je suis vendeur pour deux raisons, la première c’est que je ne suis plus jeune, la seconde c’est que j’ai mes deux filles mariées en France et que ma femme veut aller vivre près d’elles et ne veut plus retourner en Algérie. » Il ajoute : « Moi-même, je veux m’en retourner au pays natal où je me suisfaitconstruire une gentille petite villa ». Il y a eu aussi sans doute, des raisons de santé (son foie). Cependant il exprime quelques regrets au seuil du départ : « Toutefois, je quitterai avec regret ma bonne cité… »

En fait, rien ne le contraignait absolument à partir, si ce n’est la pression de sa femme qui voulait revenir en France dans le sillage de sa fille cadette et préférée dont le mari venait d’être nommé en Métropole. Et lui-même était mal armé, après son aventure extra-conjugale, pour résister. Mais la rupture à laquelle il se résigna alors était doublement dangereuse : rupture d’activité, de mode, de rythme de vie, comme dans toutes les retraites, sans doute mais surtout rupture aggravée d’une coupure géographique et sociale totale.

Il quittait l’Algérie où il avait passé sa vie utile d’adulte, une société coloniale ouverte où il avait conquis une position de notable, pour échouer, inconnu, anonyme, sans racines ni amis ou même seulement relations, dans une France encore prisonnière à l’époque des pesanteurs héritées du xixe siècle. Eut-il conscience de l’erreur, du danger ? Je le crois. Mais il avait perdu son aura de pater familias infaillible et n’était plus à même d’imposer sa loi. Pour partir, il fallait tout d’abord liquider la pharmacie. Ce fut l’occasion d’une pénible affaire, une sordide escroquerie de l’acheteur dans laquelle il fut victime de sa candeur confiante.

Lorsque Gilles entreprit de vendre son officine, un acheteur apparemment honorable se présenta introduit par un voyageur de commerce d’un laboratoire pharmaceutique avec lequel Grand-père était en rapport un dénommé Duvivier, gendre d’un certain Durand, pharmacien lui-même à Tunis, ce qui pouvait paraître une garantie d’honorabilité. Le prix en fut estimé, conformément à l’usage, en fonction du chiffre d’affaire. Mais ce n’était que le principe il fallait le mettre en œuvre.

Dans l’échange d’informations qui suivit pour fixer définitivement le montant de la vente, Gilles eut l’imprudence, la maladresse ou la naïveté je n’ose dire la sottise d’indiquer à son collègue candidat-acheteur le chiffre d’affaires exact et le rapport de la pharmacie, « à titre confidentiel, à cause du fisc» , précisait-il. Il en dissimulait en effet une partie dans ses déclarations fiscales comme tout le monde.

Recevant cette information un « aveu » écrit, signé de fraude fiscale le Duvivier, poussé par son beau-père, en fit un usage plus qu’inélégant, malhonnête il menaça Gilles de le dénoncer à l’administration fiscale si une réduction importante du prix d’achat convenu ne lui était pas consentie.

Mon oncle, orfèvre en matière de contrôles fiscaux, proposa aussitôt à son beau-père une riposte habile : prendre le devant en faisant « spontanément » à l’administration une déclaration rectificative à effet rétroactif en invoquant l’erreur et ensuite, poursuivre la canaille au pénal. Grand-père ou son avocat hésita puis recula devant le combat judiciaire (peut-être aussi devant l’ampleur du redressement fiscal).

Un compromis fut trouvé. Je n’en connais pas l’importance. Capitulation ? J’ai seulement conservé une lettre menaçante de Duvivier qui propose le prix de175.000 frs pour l’officine et 80.000 frs de marchandises. Nous sommes très loin des 500.000 (certainement un peu gonflés) évoqués par Grand-père dans sa lettre initiale.

Mais le plus grave, pour Grand-père, dans l’histoire, ne fut pas la perte matérielle, mais celle de son prestige et de sa crédibilité d’homme avisé et efficace. Certes, il tenait dans l’affaire le rôle de victime mais d’une victime un peu ridicule, responsable de ses propres malheurs. La lettre funeste. Et à l’arrière plan, il y avait en outre, la fraude fiscale dont il s’était rendu coupable. Elle s’assumait sans trop de scrupules, mais de là à l’afficher.

Après l’adultère, cette sottise compromettait définitivement l’autorité de Gilles dans la famille, auprès de ses gendre plus particulièrement.

Sa malhonnêteté ne porta bonheur à Duvivier. La canaille fut emportée quelques années plus tard par le typhus. Marcelin Nicolas télégraphia la nouvelle à Gilles avec un enthousiasme vengeur, et peut-être l’espoir de provoquer son retour (je garde le souvenir de mon étonnement à la réception du télégramme). Duvivier avait à peine quarante ans. Je ne connais pas le destin du Durand.

Triste soir

L’arrivée le retour en France des Merlat coïncida avec la stabilisation de mes parents À Toulouse. (Gilles et Hermance s’accrochèrent à eux, faute de pouvoir suivre les errances de fonctionnaire du ménage de leur fille cadette.

Gilles loua tout d’abord une maison non loin du Jardin des Plantes, rue Saint-Joseph qui subsiste encore (en 200 !). Mais à Toulouse, il s’ennuya. Une tentative pour s’introduire dans l’Association des catalans de Toulouse tourna court. Elle était alors présidée avec arrogance par le professeur Nanta, l’oncle de Marie-France Bazex, de l’avis unanime un homme peu sympathique et même désagréable. Il ne put s’y faire reconnaître comme notable et préféra se retirer totalement.

Sa santé lui posa progressivement problème. Son foie, toujours La vésicule biliaire dont il se mit à souffrir le condamna, lui si gourmand, à un régime spartiate que nous jugions repoussant, Lilette et moi (d’épaisses soupe de légumes qu’on lui servait dans une pièce à part)). Sa vue baissa : la cataracte que le malheureux exemple de ma grand-mère le dissuada de faire opérer. Il connut aussi une paralysie du bras droit dont j’ignore la cause médicale exacte.

Installé à partir de 1936 chez sa fille aînée, rue Georges Picot, il assista impuissant à la dérive du ménage et y contribua aussi, peut-être par sa présence importune et par sa dérobade que maman lui reprocha vivement lorsque s’offrit l’occasion d’acheter, en doublon avec mon père, la pharmacie voisine de celle de papa, place Jeanne d’Arc.

Vers cette date, ou quelques années plus tard, mon oncle lui arracha la gestion de ses biens immobiliers, la maison de Sidi-Bel-Abbès, les propriétés de Lamoricière, qu’il assumait jusque là lui-même de façon peu rationnelle avec le secours hésitant et incompétent de maman.

Tous ces éléments que j’énumère sans grand souci de rigueur chronologique lui imposèrent inexorablement le sentiment de sa déchéance. Il ne retrouvait un peu de satisfactions qu’à Formiguères, son attachement ultime.

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Le jardinier de Sant Gil

Sous la pression de ses enfants désireux de mettre un terme à la cohabitation de vacances avec les Chinaud pratiquée jusque-là, Gilles avait fait construire en 1930, une villa dans son village d’origine le chalet « Sant Gil » qui est aujourd’hui encore la propriété des Paloque, ses descendants directs.

Mon père il faut parfois en parler positivement joua un rôle décisif dans cette décision. C’est lui qui acheta au départ le terrain (pour forcer la main ?)

Les amis Moy avaient bien essayé de l’entraîner à Font-Romeu, mais, fidèle à Formiguères, Gilles refusa.

Sant Gil ou San Gil ? La première orthographe est catalane la seconde espagnole ! C’est pourtant la seconde qui fut gravée sur la plaque d’onyx de Fontrabiouse scellée sur la façade du chalet de Formiguères. Cette méconnaissance de la langue catalane, avouée jusque dans l’épigraphie est-elle la marque d’une ignorance de Grand-père (il en donnait bien d’autres exemples) ou l’aveu de la situation bâtarde du Capcir (la haute vallée de l’Aude) au regard des vrais pays catalans que se plaisait à dénoncer mon oncle ? Vielle controverse Dieu me garde de la trancher ! J’ai seulement dit ailleurs – et je le répète – combien je regrette qu’ai été ignoré lors du baptême, le nom d’origine du lieu-dit le Camp del Bayle.

Oserais-je ajouter qu’en dépit de l’agrément de la maison, je regrette aussi que l’entrepreneur-architecte, un certain Allard, l’ait conçue extérieurement comme un chalet alpin sans aucune référence à l’architecture traditionnelle locale. Seul élément d’intégration capcinoise : l’appareil, la pierre, les blocs de granit et c’est ce qui la sauve. Gilles et sa femme après la retraite et le retour en France montaient à Formiguères dès le début du mois de juin et y restaient jusqu’aux premiers froids d’octobre. Gilles retrouvait là son pays, ses souvenirs d’enfance quelques rares amis aussi, les Moy, déjà cités, les Maymil, et sa sœur Marguerite qui résumait l’ensemble de ses attachements, Il y était connu, jalousé. Bref il pouvait encore s’y croire important ou plutôt, se sentir encore exister, en dépit du concert de critiques un peu criard que sa famille lui infligeait.

Là était sans doute le plus grave pour lui ! Il avait toujours tort ! Il ne sut pas, il ne put pas réagir, se défendre. L’appui de ma mère qui l’aimait en dépit de tout, mais qui n’était que très rarement présente, lui faisait défaut. Et il ne sut pas s’acquérir les faveurs de ses petits-enfants, de Lilette, d’Anne-Marie, bien trop jeune de moi, toujours du clan des femmes ni même d’André, pour lequel il avait un faible, qui l’avait connu plus actif, mais qui restait très extérieur à la maison et à sa vie quotidienne.

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Éclaircies et nuances

Je n’ai pas consulté mes cousines ni mon frère avant d’écrire ces lignes, mais il m’est arrivé, sans révéler mes intentions, de les interroger insidieusement. André et Lilette, pas Anne-Marie trop jeune pour avoir des souvenirs utiles. Ils apportent l’un et l’autre des nuances à mon récit négatif.

Mon frère donne une coloration plus humaine, plus tendre à ce tableau un peu sec, un peu froid sinon hostile, j’en conviens, que je brosse du vieillard presque repoussant à mes yeux, que Gilles était devenu en fin de vie. En fait, tous les vieillards le sont, repoussant ou plus exactement, c’est la vieillesse qui est repoussante. Coloration chaleureuse et humaine dictée par l’affection qu’André lui, a éprouvé à l’égard de son grand-père et qui répondait au sentiment que Gilles lui portait, mais coloration tragique, malgré tout. Un jour André avait interrompu l’automatisme du jardinage auquel son aïeul se livrait non pour lui faire des reproches comme les autres membres de la famille, mais pour essayer de le comprendre : « Mais enfin, Grand-père, quel intérêt trouves-tu à cette activité ? Pourquoi cet acharnement ? » La réponse fusa, un peu théâtrale : « Je tue le temps avant que le temps ne me tue ». Peut-il y avoir des vieillesses heureuses ? D’autre espoir que celui d’en retarder les échéances et les dégradations ?

Lilette, elle aussi, conteste la vision trop négative et réductrice que je donne de notre aïeul commun. Elle souligne l’excès de mes raccourcis, l’arbitraire de mes analyses, les erreurs de ma chronologie. Elle a sans doute en partie, raison.

On ne meurt qu’une fois

Pendant la guerre et l’occupation, Formiguères et le Capcir devinrent, sous contrôle allemand, « Zone interdite », en raison de la proximité de la frontière espagnole. Seuls pouvaient y accéder les résidents ordinaires, pas les saisonniers. Qu’à cela ne tienne Gilles obtint sans difficultés du maire de l’époque, Jean Sans, pour lui et sa famille, des cartes d’identité de résidents permanents. Je les possède encore. Comment aurait-il pu continuer à vivre sans la bouffée d’air libre que lui apportait son pays ? De 1940 à 1945, sans aucune rupture ni changement, les vacances nous ramenèrent à Formiguères.

Pour nous, ses petits enfants, ce fut ensuite la Libération et la montée de l’adolescence. Lui n’était plus qu’une survivance gênante. Son caractère s’altérait en même temps que sa santé. Il s’irritait du moindre bruit, nous en faisions beaucoup, Lilette, Anne-Marie et moi, de la moindre contrariété.

Gilles témoin dans l’affaire du Dr Gillet

Une réclamation ayant été adressée à l’autorité militaire contre M. Brousse par le syndicat des médecins civils de Bel-Abbès, l’excellent chirurgien vient de se voir interdire formellement l’exercice de sa profession en ce qui concerne l’élément civil.

Parlant de cette réclamation à la pharmacie Merlat, le docteur Gillet prononçait les paroles suivantes à l’adresse des membres du syndicat: – « Ils ont agit vis-à-vis de moi comme des cochons. »  En ce moment, entrait à la pharmacie M. Emile Fabriès, fils de l’honorable président du Syndicat des médecins civils, lequel demandant des explications à Gillet sur son attitude s'attirait la réponse suivante : – « Vous n'êtes qu’un fruit sec et je n'ai aucune explication à vous accorder.»

Devant cette réponse M. Emile Fabriès constituait des témoins qu’il envoyait deux heures après. D’autre part, le syndicat se réunissait immédiatement et déléguait le docteur Maurin pour demander à Gillet réparation de la phrase injurieuse prononcée contre lui par le corps médical. Le docteur Maurin constituait donc des témoins qu’il envoyait également à Gillet.

Voici, relatées par les procès-verbaux, les suites qui ont été données à ces deux affaires :

Mes chers amis, Je viens d’être insulté gravement par le Dr Gillet. Je vous charge de lui en demander soit des excuses, soit une réparation par les armes.

E. Fabriès

Mon cher Fabriès, selon le désir que tu nous as exprimé, nous nous sommes rendus chez le Dr Gillet à l’effet de lui demander rétractation des paroles qu’il avait prononcées à ton encontre ou bien une réparation par les armes. M. Gillet nous a reçu d’une façon peu correcte et nous a répondu qu’il ne voulait ni faire des excuses, ni accorder une réparation et que tu n'avais qu’à t'adresser aux tribunaux. Après cette réponse qui nous aurait étonnée de la part d’un autre personnage que M. Gillet, nous nous sommes retirés, considérant notre mission comme terminée.

Tes amis : Georges Garrouste – A. Roussel. Sidi-bel-Abbès, le 16 août 1895

Répondant à votre désir, nous nous sommes rendus auprès de M. Gillet, médecin à Sidi-Bel-Abbès pour lui demander une rétractation ou une réparation par les armes, au sujet d’un propos tenu par lui dans la pharmacie de M. Merlat et que vous avez jugé offensant pour vous. M. Gillet nous a répondu que le propos dont il s'agit, ne vous visait en aucune façon et qu’il n'admettait pas que vous vous substituez à un confrère dont il a voulu parler. Il a ajouté que dans ces conditions, il n'avait aucune satisfaction à vous accorder. Considérant notre mission retirée, nous nous sommes retirés. Recevez, cher ami, l’assurance de nos sentiments dévoués.

Signé : Gustave Garrouste, conseiller général. Marcaggi, receveur de l’enregistrement.

En réponse, M. Maurin a adressé à ses témoins la lettre suivante :

« Bel-Abbès, le 16 août 1897. Mes chers amis, je viens vous exprimer le regret de vous avoir dérangé inutilement, et vous envoie une lettre signée par Merlat, pharmacien, affirmant les propos tenus par M. le docteur Gillet. Entre la parole de M. Merlat et celle de M. le docteur Gillet, je n'hésite pas un seul instant. En injuriant les membre du Syndicat médical de Bel-Abbès dont j'ai l’honneur de faire partie, M. le docteur Gillet Me devait une rétractation personnelle ou une réparation par les armes : il me refuse et l’une et l’autre. Permettez-moi, chers amis, de ne pas qualifier la conduite du docteur Gillet. Veuillez agréer tous mes remerciements.

Dr Maurin

Et comme complément la déclaration suivante :

Je soussigné Gilles Merlat, pharmacien à Bel-Abbès, déclare avoir entendu les paroles suivantes prononcées par M. le Dr Gillet en présence de M. Fabriès fils : « Ils ont agit vis-à-vis de moi comme des cochons»  à l’encontre des médecins de Bel-Abbès ayant porté plainte contre un médecin militaire. Bel-Abbès, le 16 août 1897. Merlat

Soutien de la famille de sa sœur et de son beau-frère

La tradition familiale rapporte que Gilles a soutenu les Chinaud tout au long de l’éducation de leurs enfants.

Réal, le 25 juin 1907

Je soussigné Chinaud Jean, époux Merlat, instituteur à Réal (Pyrénées Orientales), déclare devoir à titre de prêt à mon beau-frère Merlat Gilles, pharmacien à Sidi-Bel-Abbès (Algérie), la somme de 4 000 francs que je m'engage à lui rembourser avec l’intérêt légal.

Chinaud – Marguerite Chinaud

Estavar, le 23 janvier 1921

Bien cher beau-frère et toute la famille

Je profite d’un moment de répit pour vous donner de nos nouvelles. Je ne puis que vous dire à ce sujet que votre très obligé se porte à l’ordinaire, qu’il se sent même un peu alourdi par un travail trop sédentaire, et qu’il lui tarde que les routes soient complétement dégagées de la neige, et que la journée soit un peu moins longue, pour pouvoir le plus souvent partir le samedi soir à Formiguères, et rentrer le lundi matin, à condition d’être à la pointe du jour à la Quillane, pour pouvoir commencer la classe à huit heures.

Que je vous remercie aussi bien sincèrement de l’agréable surprise que vous vous nous avez ménagée au premier de l’an.

J'avais bien emporté 500 Fr. près par anticipation sur le mandat du mois de décembre, avec de l’argent qui m'avait été confié, mais cela même était maigre pour suffire à Jeanne et à Pierre qui étaient là, et à François aussi qui est arrivé le dernier.

Cependant, je dois vous dire qu’en ce qui me concerne, je ne gaspille rien. À quelque chose près avec les provisions que j'emporte de la maison, je me suffis, sans toucher à mon traitement. Mais tout est si cher que c'est impossible actuellement, avec nos seules ressources d’arriver à combler les dépenses de nos enfants.

Ce qui nous rassure c'est que François, si aucune complication ne survient, sera bientôt libéré, et s'il pouvait être placé près de nous, il pourrait être de quelque utilisé au point de vue pécuniaire. Et aussi, une fois Pierre arrivé, je suis convaincu qu’avec nos moyens d’existence et notre manière de vivre, il nous sera possible de réaliser quelques économies pour vous désintéresser.

Le moment venu, ce sera notre seule préoccupation parce que cela n'est que juste, et ensuite pour vous justifier que ce n'est pas à des ingrats que vous avez tendu la main.

Pierre, qui a échoué à l’oral, compte bien être reçu, n'ayant pas d’écrit à subir, et n'ayant à préparer que son oral.

Jeanne est chez sa tante Guidette depuis la Noël. Il parait qu’elle s'y trouve fort bien et qu’elle dispose de beaucoup plus de temps pour son travail.

François doit vous avoir appris depuis longtemps, non sans une pointe de vanité, qu’il avait été nommé sergent moniteur pour avoir été le premier d’une quarantaine d’instructeurs qui avaient été envoyés à Montpellier pour y recevoir une sorte de rééducation physique dite de Joinville.

Je voudrais qu’à votre tour vous me donniez signe de vie et c'est pas exiger trop, je crois, de convier Gilette ou Mimi à nous sacrifier quelques lignes.

Ici nous avons eu un hiver assez rigoureux et en tout cas bien plus froid que celui de l’année dernière. De ce coté vous avez été surement plus favorisés. L’hiver chez vous ne doit pas se faire sentir d’une façon trop dure. Par association d’idée, je pense que j'ai lu sur le « Progrès civique» qui m'a été procuré par un douanier que la disette a sévi en Algérie ; les pouvoirs publices étaient émus, et on avait constaté que les statistiques sur la récolte avaient été faussées, et que l’Algérie, après avoir vendu son blé à la métropole avait été prise au dépourvu et avait dû acheter du blé aux Etats-Unis à un prix excessif ou fortement majoré ! Est-ce totalement vrai ou du à un peu d’imagination ? C'est ce que doit bien me dire.

Puisque la place ne me fait pas défaut, il faut que je vous dise que, quoique seul, je n'ai pas le temps de m'ennuyer : la classe, la cuisine, le secrétariat, les leçons prennent tout mon temps et le soir, lorsque j'ai fini de corriger les cahiers, il est temps d’aller me coucher.

Bien affectueusement à vous tous

Chinaud

Ps: un de ces jours, je vais écrire à madame Touche de qui nous gardons le meilleur des souvenirs.


Formiguères, le 20 septembre 1924

Mon cher beau-frère,

Votre famille vient de nous quitter et déjà les prévisions et les soucis de la vie recommencent.

Jeanne et Pierre, tous les deux malheureux en juillet, vont tenter chacun les chances des sessions d’octobre, c'est en vue des dépenses auxquelles il va falloir suffire, frais d’examens et autres. Je viens vous demander d’être assez bon pour nous prêter la somme de deux mille cinq cents francs.

Marguerite, trop susceptible, à cause l’année dernière de quelques petites réflexions de Mimi Louise, qui fit allusions aux secours en argent que nous vous avions demandés, voudrait me faire emprunter chez des gens du pays. Comme je veux garder ma dignité et mon indépendance, j'ai pensé qu’il était préférable de m'adresser à vous, et je le fais sans même consulter votre sœur, parce qu’il m'en coûte trop de recommencer comme l’année dernière.

Je vous promets qu’aussitôt que nos enfants seront arrivés, nous nous mettrons en mesure de vous désintéresser.

Au moins, ne faites pas de reproche à Mimi, elle le ne mérite pas étant donné que cette année-ci elle a été d’une gentillesse et d’une bonne humeur constantes.

Enfin, nous n'avons eu qu’à nous féliciter des attentons et des égards d’Hermance et de Mimi. Je crois d’autre part qu’elles ont été satisfaites de nous tous.

J'en ai du moins la conviction et c'est ce qui me réjouit et ma suggéré la pensée de m'adresser à vous. Il nous faudrait cette somme vers les premiers jours d’octobre.

Croyez à toute ma gratitude et à mes sentiments les plus affectueux pour vous et pour votre famille.

Chinaud

Soutien de la famille de son beau-frère et de sa belle sœur

Bel-Abbès, le 9 novembre 1905

Monsieur Tlissio

J'ai l’honneur de vous faire connaître que je me porte garant de mon beau-frère Albert Garrigou pour la somme de 14 000 francs que vous lui donnerez au fur et à mesure de ses besoins tant en semences qu’en espèces pour l’année agricole 1905 – 1906.

Dans le cas où M. Garrigou ne solderait pas les 14 000 francs, M. Merlat aura 3 ans pour se libérer de cette somme vis-à-vis de M. Tlissio.

Agréez, M. Tlissio, mes meilleurs salutations.

Gilles Merlat

Notes et références

  1. ↑  Je ne sais exactement de quoi il s’agit, une institution à compétence de contrôle, à l’échelon centrale de la colonie d’Algérie ?
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